Mai 68 (1/6) : Mais, 68 c’était quoi ?

Mai 68 histoire d’un printemps, Arnaud Bureau (scénariste), Alexandre Franc (dessinateur). Editions Des Ronds dans l’eau,112 pages, 18 euros.

A défaut de commémoration officielle – un temps envisagée semble-t-il – le souvenir de Mai 68 bat son plein en cette année du cinquantenaire de ce mouvement improbable, de ce printemps qui a enflammé Paris mais aussi la France. Une « étincelle » dont on peine en fait à établir le vrai départ de feu.

Etait-ce le 8 janvier lorsqu’un étudiant, un certain Dany Cohn-Bendit, répond avec insolence au ministre de l’Education ? Le 20 mars quand une manifestation à l’agence American-Express de la rue de  l’Opéra, contre la guerre au Vietnam, se conclut par l’arrestation d’un militant de la JCR ? Le 22 mars à Nanterre, quand 142 étudiants, d’inspiration plutôt libertaire (et avec à leur tête toujours Dany Cohn-Bendit) décident d’occuper la tour de la direction pour obtenir la libération de ce militant trotskiste ? Le 3 mai, lors des premières arrestations d’étudiants à la sortie de la Sorbonne ? Le 6 mai, lorsque le conseil de discipline ou sont convoqués Cohn-Bendit et sept autres camarades tourne au vaudeville et où la nuit parisienne vit ses premières échauffourées entre gauchistes et forces de l’ordre ? Ou encore le 10 mai, quand s’érigent des barricades au Quartier latin ? A moins qu’il ne s’agisse du 11 mai et la première grande manif associant étudiants, ouvriers et syndicats contre la répression policière ou de la mi-mai, quand débutent les occupations d’usines un peu partout dans le pays ?

Le point d’orgue est également compliqué à établir : les « accords de Grenelle » (qui ne furent que des constats) et leurs avancées sociales surprenantes (mais rejetées par les AG d’usines) ? Le meeting de Charletty du PSU ? La fuite du Général en Allemagne et le pouvoir sur le point de tomber ?

Et la fin de la dynamique de Mai 68 est finalement tout aussi difficile à cerner. Le 30 mai, lorsque De Gaulle, revenu de sa fuite à Baden-Baden, prononce son discours du sursaut ? Le week-end de  la Pentecôte ou le gouvernement rouvre la distribution d’essence ? Le 16 juin où la Sorbonne est évacuée ? Le 30 juin, quand les législatives s’achèvent par un raz-de-marée gaulliste ? A moins que ce ne soit au début de la présidence giscardienne, avec la loi Veil, l’abaissement de la majorité à 18 ans, ou en mai 1981 où « la gauche » parvient enfin au pouvoir sous la Ve République ?

Tous ces événements – et quelques autres – sont rappelés de façon limpide et didactique dans ce petit album, qui parvient également bien à esquisser l’aspect protéiforme du mouvement.

Pour cela, l’historien Arnaud Bureau, qui signe là son premier scénario de bande dessinée, et le dessinateur Alexandre Franc associent une approche chronologique des événements aux regards pluriels de plusieurs « soixante-huitards » fictifs qui se remémorent leur mois de mai : un prof à l’époque étudiant plutôt « mou » et suiviste, une productrice ardente maoïste, une militante gagnée par les JCR, mais également un ouvrier nantais qui participa à la grande occupation de Sud-Aviation et à la gestion du comité central de grève qui – expérience unique – géra la préfecture de Loire-Atlantique pendant près d’un mois entier !

Simple, voire minimaliste et dans un gaufrier très classique, le style d’Alexandre Franc (que l’éditeur rapproche de celui de Scott Mc Cloud dans l’Art invisible) permet de dérouler un récit d’une grande densité tout en conservant une belle lisibilité à l’ensemble.

Alors que l’on risque de beaucoup évoquer Mai 68 dans les jours prochains, cette « Histoire d’un printemps » permet de comprendre, vite et bien, de quoi on parle.

 

 

  • Pour être, nous aussi, dans le tempo « commémoratif », nous évoquerons toute la semaine, des albums, romans graphiques ou magazines de bande dessinée évoquant Mai 68.
  • Demain, deuxième épisode avec une évocation plus subjective de « La veille du Grand soir » par Patrick Rotman et Sébastien Vassant.
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