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La lumière vient de Jizo

 Jizo, Mr Tan (scénariste), Mato (dessin). Editions Glénat, 240 pages, 10,75 euros. 

Assis sur le banc d’un parc de la ville historique de Kamakura au sud de Tokyo, Aki ne retrouve plus le chemin pour rentrer chez lui. Tout le monde semble indifférent à cet enfant perdu, à l’image de ce groupe d’enfants qui jouent au football. Tous, sauf Jizo, un étrange garçon à la casquette rouge, sorti de nulle part. Est-il un enfant des rues ? Va-t-il vraiment le ramener chez lui ? A-t-il raison de le suivre dans le mystérieux temple où il l’emmène ?

Malgré son grand sourire, Aki – qui ne souhaite qu’une chose : retrouver sa maman – peine à faire confiance à ce nouvel ami. Surtout qu’une effroyable sorcière chasse les enfants à la tombée de la nuit…

Conçu comme un one shot, Jizo est un joli conte franco-japonais issu de la première collaboration entre Mato, jeune illustratrice japonaise, et Mr Tan (alias Antoine Dole), écrivain et scénariste français connu dans le monde de la bande dessinée pour Mortelle Adèle (4,3 millions d’exemplaires écoulés chez Tourbillon) et 4Life (chez Glénat).

Touche-à-tout, on lui doit également le roman jeunesse Ueno Park qui évoque des dérives de la société japonaise à travers une galerie de portraits d’adolescents. Il a aussi réalisé le recueil de photographies, Nendo Stories, mettant en scène les Nendoroid, ces célèbres figurines “SD” (pour Super deformed) issues de la culture otaku japonaise. Et ce n’est pas tout puisque depuis 2019, Antoine Dole officie sur France Inter en tant que chroniqueur dans l’émission Popopop aux côtés d’Antoine de Caunes et Charline Roux.

Avec la jeune Mato, rencontrée l’an dernier, Mr Tan a voulu pousser plus loin son exploration du folklore japonais à travers Jizo, du nom des statues disséminées un peu partout au Japon représentant des moines bouddhistes au visage poupon et habillés de vêtements d’enfants.

Le récit, extrêmement sensible, renvoie au magnifique film d’animation Le Voyage de Chihiro. Comme dans l’œuvre d’Hayao Miyazaki, on y retrouve les thèmes de l’amitié, du sentiment d’abandon, du fantastique et surtout des croyances ancestrales japonaises.

La question du deuil, de la perte et de l’absence d’un enfant, taboue dans les sociétés japonaise et française, est également abordée.

On ne ressort pas indemnes de ce manga touchant, parfois cruel quand la terrible sorcière apparaît… Mais il est surtout plein d’espoir à l’image de la relation initiatique et lumineuse que Jizo et Aki entretiennent au fil des pages. « Les gens qui nous quittent ne cessent jamais tout à fait d’exister, d’être là, d’être fêtés », aime à croire Mr Tan. C’est le message qu’il faut retenir de Jizo.

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Shadows house, entre ombre et lumière 

Shadows house (série en cours), So-ma-to (scénario et dessin). Editions Glénat, 160 pages, 7,60 euros. 

Emilico est une poupée vivante au service de Kate, une jeune fille appartenant aux Shadows, une famille d’ombres sans visage. Dans le vaste manoir familial au style anglo-saxon, le travail d’Emilico, qui vient à peine de « naître », se limite pour le moment à nettoyer la suie projetée par sa noble maîtresse… Une étrange matière noire qui se multiplie au rythme de ses émotions négatives comme la colère ou l’embarras.

Au fil de ses rencontres dans l’immense bâtisse, la pétillante et naïve Emilico découvre un monde régi par ses propres codes et ses secrets. La poupée commence surtout à s’interroger sur le sens de son existence. Qui est-elle vraiment ? D’où vient-elle ? Malgré la froideur de Kate, qui alterne entre marques de tendresse et accès de colère, Emilico finit par se rapprocher de sa maîtresse…

Conçu par Nori au scénario et Hisshi au dessin (tous les deux forment So-ma-to), Shadows house est un manga atypique. De par son scénario intriguant et mystérieux qui renvoie à The promised neverland édité chez Kazé mais aussi de par son atmosphère so british, voire gothique, tout droit sortie de l’époque victorienne. La série est d’ailleurs servie par de magnifiques décors imaginés par Hisshi. Les salons, les meubles ou encore les vêtements sont très réussis.  Comme dans beaucoup de shonen, la bande dessinée est  entrecoupées d’éclairantes et divertissantes descriptions d’uniformes d’époque.

La force du manga réside néanmoins sur les personnages principaux et leur caractère. Emilico évidemment dont on suit les pérégrinations à travers le manoir et surtout sa maîtresse Kate dépourvue de visage. Ce qui n’empêche pas d’y déceler une foultitude d’émotions, un peu comme l’a réalisé l’auteur amiénois Noredine Allam dans Dialogue même si la comparaison s’arrête là.

En plus de réussir le pari (osé) de donner de l’humanité à des ombres sans visage, Shadows house nous interroge sur le miroir ou le reflet de l’âme à travers la relation qu’entretiennent les deux protagonistes. Kate représentant l’esprit intérieur, Emilico plutôt la personnalité que l’on montre aux autres. On devine aussi qu’il faudra s’armer de patience afin de percer tous les mystères et les énigmes qui entourent la famille Shadows et cette étrange société dans laquelle elle évolue.

Le quotidien d’Emilico s’obscurcit malgré les rencontres rafraîchissantes qu’elle fait avec d’autres poupées. On a déjà hâte de savoir si sa personnalité, lumineuse et enjouée, l’emportera sur Kate et ses idées noires dans les prochains tomes.

 

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Mao ou le retour fantastique de Rumiko Takahashi

 Mao (série en cours), Rumiko Takahashi (scénario et dessin). Editions Glénat, 192 pages, 6,90 euros.

Collégienne de troisième année, Nanoka Kiba a perdu ses deux parents dans un accident alors qu’elle n’avait que sept ans. Un terrible événement qui la hante encore malgré le peu de souvenirs qu’il lui reste, dont une énigmatique image d’une créature se tenant au-dessus d’elle. Un jour, elle décide de revenir sur les lieux du drame, là même où la route s’est effondrée sous la voiture familiale. Sans comprendre ce qu’il lui arrive, elle se retrouve projetée un siècle plus tôt, en pleine ère « Taisho ».

Dans ce Japon du début du XXe siècle, elle fait la connaissance (brutale) de Mao, un chasseur d’esprits (ou yôkai), héritier d’une caste de docteurs mystiques surnommés les maîtres omnyos. Ce dernier est intrigué par la force cachée qui se dégage de Nanoka. À la recherche de la créature qui l’a maudit il y a 900 ans (le mystérieux démon-chat Byoki), Mao, accompagné de son fidèle Otoya, va s’efforcer d’aider Nanoka à lever le voile sur sa véritable nature…

Grand Prix 2019 du Festival international de la BD d’Angoulême, Rumiko Takahashi fait son grand retour à travers un conte fantastique faisant la part belle à l’imaginaire japonais ancien. Popularisée en France avec l’indémodable série Ranma ½, adaptée en dessin animé (qui passait dans le Club Dorothée), mais aussi Lamu ou Maison Ikkoku (Juliette je t’aime), cette grande dame du manga n’a rien perdu de son talent.

On retrouve dans Mao un condensé de son art mélangeant action, drame, horreur, humour, voyage dans le temps et évidemment… romance. Un cocktail qui devrait satisfaire aussi bien ses premiers fans que les (rares) lecteurs qui ne la connaissent pas.

Comme souvent avec Rumiko Takahashi, on entre dans le vif du sujet dès les premières planches avec la présentation des personnages principaux : Nanoka, une jeune fille aux allures de garçon manqué à la recherche de son identité (tiens, ça nous rappelle Ranma) et Mao un jeune guerrier maudit en quête de rédemption et de réponses.

La force de ce manga réside dans son rythme (à 100 à l’heure) et ses chapitres foisonnant de créativité. Les créatures rencontrées au fil des pages (tantôt une mante religieuse géante, tantôt un loup mangeurs d’hommes) renvoient aux légendes et traditions ancestrales du Japon. Ces fameux ayakashi (ou fantômes) qui aiment influencer les humains en prenant différentes formes.

A ce sujet, je ne saurais vous conseiller l’excellent sud-coréen The Strangers de Na Hong-jin qui aborde également le thème de l’exorcisme mais de façon plus dramatique. Mao, à classer dans la catégorie shônen, s’adresse plutôt à un public d’adolescents et de jeunes adultes. On notera l’humour candide et décalé et le ton souvent léger employé devant la gravité de certaines situations. Une antinomie qui fait la marque de fabrique de « la reine du manga ».

Mao rappelle d’ailleurs une autre de ses série, Inuyasha, où elle raconte la destinée d’une jeune fille projetée dans le passé pour lutter contre des yokais et des mononoke aux côtés d’un puissant maître.

Sur le plan graphique, la mangaka n’a rien changé à son style vif et percutant. Les scènes d’action font mouche, tout comme les gros plans souvent utilisés pour révéler l’expressivité des personnages. On notera également un découpage des cases dynamique. Une série fantastique et prometteuse qui ravira les amateurs du genre.

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Bulles Picardes humour polar & romans noirs

San-Antonio lance sa ligne en Bretagne !

 San-Antonio, tome 2, Si ma tante en avait, Michaël Sanlaville (scénario et dessin), d’après l’univers créé par Frédéric Dard. Éditions Casterman, 96 pages, 16 euros.

Changement d’air et de paysage pour le commissaire San-Antonio et son équipe les inspecteurs Béru et Pinaud. Après une enquête sensible liée à la disparition de deux écoliers près de Lyon, les trois complices ont été mutés à Ploumanach’ Vermoh un petit village perdu au fin fond de la Bretagne !

Contre toute attente, San-Antonio y retrouve son ancien patron, Achille, nommé sous-préfet. Ce dernier est là, en réalité, pour mener à bien une mission secrète : stopper un cargo russe qui transporterait un arsenal nucléaire aux larges des côtes… Problème, il n’informe pas notre fin limier de ses intentions afin d’en retirer tous les honneurs en cas de succès.

Deux marins bretons sont missionnés par Achille pour réaliser l’opération mais la belle mécanique se grippe très vite lorsque l’un d’eux, Jean-Yves Katkarre, commandant du chalutier “La Môme Crevette”, est retrouvé trucidé dans le port… San-Antonio est chargé d’élucider l’enquête et de démêler le vrai du faux entre ivrognes, veuve nympho, marins intrépides et indépendantistes bretons ! Inutile de vous dire qu’il s’apprête à ferrer un gros poisson…

C’est un nouveau tome placé sous le signe du divertissement et de la gouaille que Michaël Sanlaville nous propose aux éditions Casterman. Auteur de l’excellent Lastman (aux éditions Casterman, avec Bastien Vivès et Balak), l’auteur est resté fidèle à l’univers créé par Frédéric Dard qu’il admire.

Si ma tante en avait est le 97e volume de la série San-Antonio, publié aux éditions du Fleuve noir en 1978. La couverture montrant un chalutier pris dans une tempête donne le ton. Le récit va à cent à l’heure ou plutôt à 100 nœuds ! On retrouve dans ce deuxième tome des dialogues au vocabulaire souvent argotique mais également profondément poétique. Véritables marques de fabrique de Frédéric Dard.

Comme c’était déjà le cas dans le tome 1, Salanville a casé plusieurs personnalités dans ce nouvel album. Impossible de ne pas sursauter en voyant surgir d’une des cases le chanteur Renaud et son bandana rouge. On reconnaît aussi sans peine Henry Fonda (et son profond regard bleu ciel) habillé en costume traditionnel breton. Il y a aussi Brigitte Bardot dans le rôle d’une tenancière d’hôtel peu farouche (dommage, c’est la version âgée assez antipathique). Bref, de nouveaux petits clins d’œil bienvenus qui jouent pleinement la carte de l’humour franchouillard.

Si on se marre franchement beaucoup tout au long de la lecture, c’est aussi par le biais de personnages secondaires réussis comme le bourrin Béru jamais très loin d’une bonne bouteille de pinard et le penaud Pinaud dont les initiatives partent souvent en couilles (au propre comme au figuré…).

Accompagné d’une très belle colorisation qui met en valeur le paysage côtier breton et ses maisons typiques, le dessin est aussi très soigné. On retrouve un côté manga qui n’est pas pour me déplaire mais sans excès. Les scènes d’action sont, elles, servies par un coup de crayon dynamique, notamment lorsqu’elles se situent en haute mer. On se surprendrait presque à humer les embruns marins salés !

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Bulles Picardes Presse & Médias

Des bulles de mémoire pour se rafraîchir les idées sur l’histoire d’Amiens, en avant-première dans le Courrier picard

A partir de ce lundi et jusqu’à la mi-août, les lecteurs du Courrier picard pourront retrouver cinq épisodes de l’histoire d’Amiens, du Ier au XVIIe siècle. En partenariat avec les éditions Petit à Petit et en avant-première de la parution de l’album, en octobre.

Une bande dessinée racontant l’Histoire d’Amiens avec un grand « H ». C’est ce que propose le scénariste Guillaume Magni en collaboration avec dix dessinateurs et coloristes locaux, au style très différent, tels Nicolas Hitori de (auteur de la série Mia and co) ou Greg Blondin (le dessinateur de Philippine Lomar, que l’on retrouve aussi dans le Courrier picard cet été).

Le premier tome d’Amiens, allant de l’antiquité jusqu’au XVIIe siècle paraîtra le 2 octobre aux éditions rouennaises Petit à petit via sa collection Les Villes en BD. Mais, en avant-première, les lecteurs du Courrier picard pourront découvrir plusieurs chapitres de cet album dès cet été. Et dès aujourd’hui, plus précisément.

Des histoires et des hommes d’Amiens
Révélé par les éditions de la Gouttière, Guillaume Magni a fait des œuvres collectifs sa spécialité. Dans La crise, quelle crise ?, un collectif de 18 auteurs nous faisait partager leur regard sur cette fameuse crise omniprésente en France depuis des décennies et recyclée par toutes les idéologies. Dans Mon histoire de migration entre France et Angleterre, édité par Amiens Métropole, les auteurs avaient choisi de donner la parole et aux souvenirs de migrants à travers des histoires poignantes.

On connaît également Magni pour sa participation éclairante au sein de l’éphémère mais marquante revue de bande dessinée picarde Pierre Papier Chicon fondée de David François et David Périmony.

Des histoires et des hommes, c’est encore et toujours le credo de Guillaume Magni qui nous plonge, cet

Communs, communes… Quand ils se battaient pour la Commune… d’Amiens (dessin Nicolas Hitori De)

te fois, dans le passé d’Amiens, de Samarobriva aux guerres de religion. « L’idée, c’est de raconter Amiens à travers des faits historiques mais en gardant un soupçon de fiction dans les chapitres, notamment durant les périodes où l’on ne sait pas grand-chose. Ce n’est pas, à proprement parler, de la BD documentation », confie le scénariste.

En ouvrant l’album, le lecteur remontera le temps à travers neuf chapitres indépendants les uns des autres. Il ira à la rencontre des gallo-romains qui ont façonné la capitale picarde, assistera aux terribles raids vikings, au développement du commerce de la waide (l’or bleu) ou encore à la construction de la cathédrale Notre-Dame. Une manière très ludique de raconter l’histoire de France en passant par celle des cités. Nul doute que les Amiénois apprendront des choses, assure Guillaume Magni. « En préparant la bande dessinée, j’ai appris qu’Amiens était régulièrement attaquée par les vikings qui voulaient en faire leur base arrière pour attaquer Paris ».

Une dizaine de Dessinateurs et des textes historiques
Au dessin, on retrouve des auteurs assez expérimentés comme Nicolas Hirori ou Alex-Imé et d’autres un peu moins comme Juliette Charlot (directrice de la Maison de l’architecture d’Amiens) pour qui il s’agit d’une première et qui s’est chargée, avec un talent certain, du terrible épisode de la peste noire qui clôture le premier tome.

« Ce type de BD collective permet de lancer de jeunes auteurs comme Juliette mais aussi Lucio Merckaert qui a obtenu le DU Création de bandes dessinées à l’UPJV. On a la chance d’avoir un beau vivier en Picardie, ce serait dommage de ne pas en profiter ! », se réjouit le scénariste.

Hormis l’Espagnol Ignifero, qui s’est occupé du chapitre sur la cathédrale, tous les auteurs sont effectivement issus de la région. « C’est très enrichissant de travailler avec autant d’auteurs, apprécie Guillaume Magni. Il n’y a pas une seule façon de collaborer, certains préfèrent être piloté, d’autres aiment bien mettre leur grain de sel dans les histoires (rire). »

On notera également les textes historiques très éclairant de Stéphane Cuvillier, frère du dessinateur Damien Cuvillier (auteur dernièrement de Mary Jane ou Eldorado). Ceux-ci sont accompagnés de photos de vestiges, de statues, de peintures à l’image de celle montrant la Vénus de Renancourt découverte en 2019.

Le deuxième volet devrait sortir en 2021 ou 2022, selon la maison d’édition. Il abordera la période allant de la Révolution française à aujourd’hui.

La Cathédrale d’Amiens, resplendissante sous le trait de l’Espagnol Ignifero (et la mise en couleurs de Luigi Zitelli)
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Bulles Picardes Les albums à ne pas rater romans graphiques

Les Vestiaires de Timothée Le Boucher s’ouvrent à nouveau

 Dans les vestiaires, Timothé Le Boucher. Editions La Boîte à Bulles, 128 pages, 20 euros.

Paru pour la première fois en mai 2014 aux éditions La Boîte à Bulles, Les Vestiaires ressort avec un titre plus explicite et une nouvelle couverture.

Dans les vestiaires – ainsi retitré – nous plonge dans l’intimité d’un groupe de collégiens qui découvrent leurs nouveaux vestiaires, avec douches collectives, où ils pourront se changer avant d’aller en cours de sport.

On fait connaissance avec Hugo, Corentin, Karim, Bastien, Gauthier et les autres. Des ados comme les autres obnubilés par les filles (tous les moyens sont bons pour les espionner), la sexualité et les délires en tout genre. Des délires qui peuvent souvent être très malsains, comme l’expérimente Corentin, souffre-douleur du groupe moqué pour son surpoids.

Livrés à eux-mêmes dans cet endroit clos, dépourvu de toute figure d’autorité malgré les rares interventions de leur professeur, les collégiens créent au fil de l’année scolaire leurs propres règles, leur propre micro-société. Un univers où les instincts primaires s’expriment à l’état brut et où la moindre faiblesse est exploitée avec cruauté. Il arrive même que le bourreau devienne victime…

Aujourd’hui encore, cette bande dessinée constitue un témoignage poignant sur la puberté et les vicissitudes de l’adolescence. Timothé Le Boucher explore aussi les thèmes du harcèlement scolaire, véritable fléau social, à travers un huis-clos oppressant et bien souvent dérangeant, renvoyant parfois au roman de William Golding Sa Majesté des mouches.

Jeune auteur méconnu avant que son talent n’éclate au grand jour avec Ces jours qui disparaissent et Le Patient (chez Glénat), Timothé Le Boucher livre un récit haletant avec un cliffhanger inattendu qui est, depuis, devenu sa marque de fabrique.

Si son dessin (de l’époque) à la ligne claire peut sembler un peu fragile, voire tremblotant par moments, on s’y fait assez rapidement. La bande dessinée se dévore même d’une traite, à la manière d’un documentaire. Six ans après sa parution, force est de constater que ces Vestiaires n’ont pas pris une ride.

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Le Virus navigue toujours

 Virus, tome 2 : Ségrégation, Sylvain Ricard (scénario), Rica (dessin). Editions Delcourt, 120 pages, 18,95 euros.

On avait quitté Guillaume Roblès, jeune laborantin en fuite réfugié sur le Babylon of the seas, un gigantesque bateau de croisière devenu un cimetière naviguant en Méditerranée.

Isolé à bord du navire, le virus mortel et inconnu continue de gagner du terrain et de faire des victimes. La piscine du paquebot a d’ailleurs été vidée pour accueillir des centaines de corps tous numérotés. Le capitaine et son équipage ont toutes les peines du monde à contrôler les passagers paniqués. La mutinerie menace du côté des cuistots remontés à bloc par Ian…

En parallèle, les autorités chargées de l’enquête parviennent à remonter la piste sanglante du virus et découvrent comment Guillaume, le patient zéro, a pu embarquer sur le bateau. Epaulé (et parfois consolé) par la belle Emma, le laborantin qui semble immunisé, va devoir affronter une nouvelle menace, celle de plusieurs militaires montés à bord pour lui soutirer de précieux cahiers contenant les notes et les protocoles expérimentaux…

Dans ce contexte de pandémie liée au Covid-19, la sortie du tome 2 de Virus vient nous rappeler comment la fiction peut parfois dépasser la réalité… Il y a un an, le scénario imaginé par Sylvain Ricard semblait impensable, improbable et parfois même tiré par les cheveux. Et pourtant, l’auteur, qui s’est énormément documenté sur les virus en tout genre utilisés comme armes biologiques dans notre monde contemporain, avait vu juste !

S’il peut sembler difficile aujourd’hui de savourer ce nouvel opus avec le même regard qu’en 2019, en pensant forcément aux innombrables victimes du coronavirus, le lecteur y retrouvera néanmoins les ingrédients d’un excellent thriller épidémiologique… Avec du suspense, de l’action, des secrets d’Etat, une romance, etc.

Moins épaisse que le précédent tome, la bande dessinée se lit à vitesse grand V, comme un train ou plutôt une torpille lancée à pleine vitesse qui viendrait télescoper l’actualité mondiale. Sylvain Ricard aborde également les dérives du journalisme avec cette équipe de télévision prête à tout pour sortir un scoop, quitte à sacrifier des innocents. Mais aussi les dangers du conspirationnisme (dans les cuisines) ou les luttes de pouvoir, la délation.

Côté dessin, le coup de crayon en noir et blanc (agrémenté de touches de gris) de Rica fait toujours merveille. Pour savoir où et comment échouera ce Virus, il faudra attendre 2021 avec la sortie du troisième et dernier tome de ce thriller.

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Giant, un manga qui swingue

 Blue Giant, 9 volumes parus (série en cours), Shinichi Ishizuka. Editions Glénat, 226 pages, 7,60 euros.

Élève de terminale à Sendaï, préfecture de Miyagi, Dai Miyamoto fait partie de l’équipe de basket-ball, travaille à mi-temps dans une station-service, et vit seul avec son père et sa petite sœur. Passionné par le jazz qu’il a découvert au collège par l’entremise de son ami Shuhei, l’adolescent est devenu tellement accro qu’il s’entraîne tous les jours sur les berges de la rivière Hirose.

Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il fasse une chaleur du diable, Dai n’a qu’un seul but : devenir le meilleur jazzman au monde. Une idée folle pour celui qui n’a jamais pris de cours de musique, qui ne maîtrise pas le solfège et qui joue seul. Pour autant, sa détermination et sa capacité à se relever après les échecs (à l’image de son premier live dans un petit cabaret) forcent le respect. Suffiront-ils à réaliser son rêve ?

Après le vertigineux Vertical où l’on suivait les aventures d’un secouriste volontaire en haute montagne, Shinishi Ishizuka s’attaque, cette fois, à un univers totalement différent : la musique et le jazz en particulier, dont il est fou. Un genre popularisé par Miles Davis et consorts qui, je l’avoue, n’est pas celui que je préfère, sans doute par méconnaissance. Ça tombe bien, le mangaka a choisi de s’adresser au lecteur avec pédagogie, en le plongeant dans ce monde musicale avec douceur.

On entre assez facilement dans le récit via la quête initiatique d’un lycéen amateur qui va progressivement maîtriser les codes du jazz, comme s’il s’agissait d’une discipline sportive. En commençant par découvrir les secrets de son saxophone ténor et les manières de les révéler, au prix de sacrifices. Evidemment, aucun son ne sort du manga mais, et c’est là la force d’une bonne bande dessinée, on se surprend très vite à entendre des notes de musique. « Une musique rude et brûlante qui vous saute à la figure et en plein cœur » comme l’a ressenti le jeune Dai un soir dans un café où se produisait un groupe.

Ce n’est pas répandu mais manga et musique font parfois bon ménage. On citera notamment l’incontournable Beck d’Harold Sakuishi édité chez Delcourt puis adapté en animé et en film avec ses Original soundtrack (OST) très rock. Blue Giant s’inscrit totalement dans cette lignée avec de l’émotion, du suspense, et une bonne dose de dramaturgie. Sans oublier cette candeur naturelle émanant du héros, qui fait que l’impossible devient possible, et qui finit par nous donner envie de l’accompagner vers son destin.

Le tome 10 paraîtra en août prochain

Si cela ne suffisait pas pour convaincre, le dessin précis (les postures des musiciens et les détails instrumentales impressionnent d’authenticité) et énergique s’en charge aisément. Un dessin renvoyant, pour ma part, au regretté Hisachi Sakaguchi (Version, Ikkyu, Fleur de pierre). Dernièrement, Shinichi Ishizuka a réalisé une magnifique illustration de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens que l’on peut admirer dans la revue collector des Rendez-vous de la BD d’Amiens. On y voit Dai et son groupe jouer devant l’édifice qui fête son 800e anniversaire des notes bleues et dorées. Une illustration grand format que l’on peut d’ailleurs se procurer auprès de la librairie amiénoise Bulle en stock.

On devrait pouvoir admirer le travail du mangaka de près en 2021 au festival d’Amiens à travers une exposition. Ishizuka a promis de faire le déplacement. A noter que le 10e et dernier tome de la série paraîtra cet été avant une suite intitulée Blue Giant Suprême toujours aux éditions Glénat.

Au Japon, l’aventure du jeune mélomane nippon se poursuit via une troisième saison baptisée Blue Giant Explorer avec une intrigue se déroulant aux Etats-Unis et probablement à la Nouvelle-Orléans, berceau du jazz.

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Sekiro, l’adaptation tranchante !

 Sekiro, Shin Yamamoto, sous la supervision de FromSoftware. Editions Mana Books, 212 pages, 9,65 euros.

Japon, ère Sengoku (milieu du XVᵉ siècle à la fin du XVIᵉ siècle) où l’époque dite des « provinces en guerre ». Une période durant laquelle tout peut être obtenu à la force de son sabre, de sa lance ou de son arc.

En ces temps troublés, ravagés par les conflits militaires, le maître épéiste Isshin se lance dans une course effrénée à la domination du pays. Le chef de guerre ne recule devant rien, et ceux qui s’opposent à lui risquent de perdre bien plus que la vie à l’image du général Tamura et de son serviteur, un bien curieux samouraï du nom d’Hanbei. Mort au combat, quasiment découpé en deux, ce dernier revient pourtant miraculeusement à la vie…

Vingt ans après ce combat épique, Isshin, qui s’est emparé du pouvoir dans la province septentrionale d’Ashina, n’est plus que l’ombre de lui-même et une nouvelle guerre est sur le point d’éclater. De son côté, Hanbei est devenu un samouraï errant au sabre brisé. Fatigué, il tient à peine debout lorsqu’il croise la route d’un jeune villageois, Sokichi, bien décidé à défendre son territoire contre les anciens soldats devenus brigands ou mercenaires qui pullulent dans la région.

Malgré ses allures de loque humaine, Hanbei va se montrer utile par ses aptitudes au combat et surtout par son incroyable capacité à se relever après chaque coup de sabre. Plusieurs guerriers l’apprennent à leurs dépens lors d’une tentative d’intrusion. Accueilli par Sokichi et sa sœur Suzu, Hanbei acceptent de défendre le village contre les brigands. Mais une autre menace, teintée de surnaturelle et beaucoup plus dangereuse, plane sur les habitants qui disparaissent mystérieusement les uns après les autres…

Jeune label spécialisé dans les art books, les bandes dessinées, les guides ou encore les essais sur l’univers du jeu vidéo (on se souvient des excellents Final Fantasy Lost Stranger et Agent 47, Birth of the Hitman), Mana Books met en lumière cette fois l’histoire d’Hanbei l’immortel, l’un des personnages emblématiques du jeu vidéo Sekiro : Shadows Die Twice qui met en scène un Japon féodal et fantastique où des guerres de clans font rage.

Vendu à plus de deux millions d’exemplaires lors de sa sortie en 2019, ce jeu avait marqué les esprits en triomphant lors de la soirée de The Game Awards. Un succès retentissant qui se décline aujourd’hui dans un manga bâti en one-shot et en grand format (15 x 21 cm).

La tâche a été confiée au scénariste et dessinateur japonais Shin Yamamoto (Monster Hunter Flash, Twelve Demon Kings) qui s’est penché sur les origines d’Hanbei l’immortel, ce vétéran d’innombrables campagnes militaires qui veille sur le temple dans le jeu vidéo et qui fait office d’entraîneur pour Loup le héros. En lisant la bande dessinée, les gamers parviendront enfin à percer le mystère de l’immortalité d’Hanbei, un personnage aussi tourmenté que fascinant.

Le récit imaginé renvoie à plusieurs mangas à succès tels que Basilisk de Masaki Segawa et surtout L’Habitant de l’infini d’Hiroaki Samura dans lequel le personnage principal est lui aussi immortel en raison de la présence dans son corps d’un parasite qui lui permet de soigner ses blessures. Preuve que le genre fait toujours recette.

Il faut dire aussi que le dessin de Shin Yamamoto se prête bien à cet univers fantastico-médiéval. Son trait semi-réaliste et plein de dynamisme installent une tension extrême qui sautent aux yeux dans les scènes de combats à l’épée. Il y a, en lui, du Hisashi Sakaguchi l’auteur du magnifique manga Ikkyu. Une raison supplémentaire de se procurer ce manga qui tranche avec les autres.

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Un nouvel effroi cosmique sauce lovecraftienne

La couleur tombée du ciel, Gou Tanabe, d’après l’œuvre d’Howard Philipps Lovecraft. Editions Ki-oon, 192 pages, 15 euros.

Arkham, ville imaginaire du Massachusetts des États-Unis. Un projet de barrage promet d’engloutir toute la vallée reculée de cette campagne américaine. Un employé chargé d’effectuer les relevés topographiques pour la construction du nouveau réservoir, décide de rendre visite à M. Pierce, le dernier habitant d’une lande qui semble avoir été foudroyée par un mystérieux mal.

Bizarrement, M. Pierce  se réjouit de voir le lieu disparaître sous les flots, en particulier la parcelle de terrain voisine… La famille Gardner y a vécu paisiblement pendant des années avant que son quotidien ne soit bouleversé par la chute d’une météorite juste devant leur maison. Flashback.

Tombé au milieu de la ferme des Gardner, l’objet céleste en question suscite rapidement la curiosité des  scientifiques. Ils tentent d’étudier ce mystérieux roc venu de l’espace mais sans succès car avec le temps toute matière extraite s’évapore sans laisser la moindre trace. Cette matière ne ressemble à rien de connu et se distingue par une couleur inexistante sur terre, étrangère à nos yeux…

Quelques semaines après cet événement, la faune et la flore commencent à s’altérer. Les pommes deviennent éclatantes et magnifiques mais elles ont un goût infect et demeurent immangeables. Les lapins font de gigantesques bonds et ne semblent plus effrayés par les hommes. D’autres phénomènes étranges apparaissent, elles vont malheureusement toucher de plein fouet la famille Gardner et l’entraîner dans une spirale de malheurs…

Après Les Montagnes hallucinées et Dans l’abîme du temps (prix de la série au dernier festival d’Angoulême), Gou Tanabe poursuit l’adaptation en manga des chefs d’œuvre d’Howard Philipps Lovecraft, l’un des plus grands contributeurs du récit classique d’horreur du XXe siècle. Cette fois, il s’attaque à La Couleur tombée du ciel, une nouvelle écrite en mars 1927 et moins volumineuse que les deux précédentes mais tout aussi passionnante.

A nouveau proposé dans une magnifique édition avec couverture effet cuir bleu et grand format (15 x 21cm), la bande dessinée déclinée en one-shot est une vraie réussite qui vient confirmer (s’il fallait encore le prouver) le talent de Tanabe pour les récits lovecraftiens.

Contrairement aux Montagnes hallucinées et Dans l’abîme du temps où le lecteur navigue pendant longtemps à travers des paysages contemplatifs (Antarctique, désert australien…), où Gou Tanabe prend son temps pour installer le scénario, on entre ici très vite dans le vif du sujet.

Plus rythmé, le récit de La Couleur tombée du ciel s’accélère dès la chute du fameux météore. Usant de son indémodable trait sombre et réaliste, le mangaka parvient à installer une atmosphère horrifique empreinte de mystère et de fantastique. On assiste impuissant, totalement hypnotisé, à la dégénérescence de la faune et de la flore environnantes puis à celle, plus terrible encore, de la famille Gardner. Une famille de fermiers attachante à l’image du père qui tentera jusqu’au bout de sauver ce qui peut l’être.

Un scénario qui a inspiré de nombreux auteurs de science-fiction. Dernièrement, j’ai d’ailleurs découvert l’adaptation cinématographique de la nouvelle par le réalisateur américain Richard Stanley avec notamment Nicolas Cage dans le rôle de Nathan Gardner. Sorti il y a quelques semaines, le film s’intitule Colour out of space. Une façon différente de découvrir cette nouvelle qui place Lovecraft, 83 ans après sa mort, encore et toujours dans l’actualité.