Le Soldat plus inconnu de la “Grande Boucherie” de Tardi

    La véritable histoire du soldat inconnu, suivi de La Bascule à Charlot, Tardi. Editions Futuropolis, 76 pages, 16 euros.

    Il y a bien sûr du clin d’oeil et un brin d’irrévérence à évoquer cette Véritable histoire du soldat inconnu en ce centenaire du 11 novembre 1918. Et une actualité, aussi, puisque les éditions Futuropolis rééditent, en ce début novembre, cette histoire parue initialement en 1974 et épuisée depuis. 

    Un clin d’oeil décalé car, au-delà du titre, seule la dernière planche évoque directement la Première Guerre mondiale (mais quelle planche ! Et de quelle manière pour celui qui allait devenir le spécialiste incontesté de la guerre des tranchées). On y voit la mort du héros, écrivain de romans populaires de seconde zone, « sacrée tête de con » pour ses camarades de combat, qu’une balle dans la tête vient de faucher mortellement, le 10 novembre 1918.Mort de la dernière heure dont la dépouille, deux ans plus tard, est choisie pour devenir le “soldat inconnu” de l’Arc de triomphe. Honneur posthume dans lequel il voit « un hommage officiel » rendu à sa « pitoyable oeuvre romanesque ». Le reste du récit, est la retranscription fantasmagorique et la reconstruction des dernières instants de vie du mourant. Dans ce cauchemar, il retrouve tous les personnages de sa « pitoyable oeuvre ». Dinosaures, amantes devenues grotesques, savant fou, tueur pathétique, toute une faune vient le poursuivre et l’accabler.

    L’humour noir et la verve rageuse de Tardi sont omniprésents ici. Et bien sûr, toute l’ironie de l’histoire est de voir un anti-héros plutôt minable, qui n’a eu de cesse de créer des personnages ignobles et monstrueux endosser le rôle du héros national devant lequel présidents et généraux vont s’incliner… Dans la préface – un peu bougonne – qui ouvre cette nouvelle édition, Tardi évoque la “hargne” qui le motivait alors, cette “saine énergie qui nous pousse au cul“. Il pointe aussi la maladresse du récit et des dessins (même si quarante ans plus tard, ils ont plutôt fort bien tenu la distance, bien mieux que beaucoup d’oeuvres plus matures de l’époque), mais note que dans cette “erreur de jeunesse” se retrouvent “à peu près tous les sujets que je reprendrai par la suite“. Notamment dans Adèle Blanc-sec, bien sûr, avec ses créatures pathétiques et son ambiance à la Jules-Verne délurée.
    Mais tout le récit, finalement, nous ramène aussi indirectement à 14-18. Dans son obscénité voulue (le livre, imprimé en Allemagne faillit être bloqué à la douane pour pornographie !), dans son délire malade, dans ces pulsions fantasmatiques de mort, on peut également voir une évocation surréaliste ou très symbolique de la « Grande Guerre », ou plutôt, de la “Grande Boucherie”, ainsi renvoyée et réduite à son essence même. 

    A noter, en complément donc, dans cette nouvelle version en « beau livre », la republication d’un autre récit court des années 70, La bascule à Charlot, où un homme se retrouve condamné à mort pour un double crime dont il n’a aucun souvenir après une nuit bien alcoolisée. Dans le même registre et le même ton, pamphlet rageur cette fois contre la peine de mort, alors encore en application. La peine de mort individuelle après la peine de mort collective, en quelque sorte.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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