L’été rouge de Chicago au coeur du troisième mouvement de Notre Amérique

     Notre Amérique, 3e mouvement: l’été sera rouge, Kris (scénario), Maël (dessin et couleur). Editions Futuropolis, 64 pages, 16 euros.

    Craven et son armée de rebelles ont finalement être victimes des “federales” mexicains. Julien (l’ex-soldat français) et Max (le déserteur allemand), qui avaient rejoint leur combat sont parvenus de justesse à y échapper, accompagnés par Tina (l’ex-compagne de Craven) et Clarence (un militant noir). Leur route les amènent désormais, en cet été 1919, jusqu’à Chicago, ici où se trouvent “les bouchers du monde” dans les immenses abattoirs du quartier des Yards. Mais c’est dans une autre forme de boucherie que le quatuor va se retrouver embarqué, dans la gare de la ville. Plus ou moins sans le maîtriser, les fugitifs vont devenir les principales cibles de la Chicago Police Department, partie dans la lutte contre “la racaille” de boches, de ritals ou de nègres, tous plus ou moins bolcheviks…

    Hâché, moins linéaire, avec une chronologie bousculée, ce troisième tome, ou plutôt ce troisième mouvement – et le terme est approprié ici – multiplie les morceaux de bravoure.

    A ce titre, la séquence d’ouverture, avec cet attentat spectaculaire à la gare de Chicago et son clin d’oeil à la fameuse séquence du landau du Cuirassé Potemkine donne bien le ton. Sur cette impulsion vont s’enchaîner, entre autre, les séquences du massacre de l’armée de Craven – d’une violence réciproque entre rebelles et armée mexicaine – un naufrage évité de peu dans un golfe du Mexique à la mer déchaînée, une pendaison traumatisante et fondatrice dans une conscience enfantine noire.

    L’ensemble de ces événements s’inscrit, comme souvent avec Kris, dans une réalité historique avérée, celle du “red summer“, l’été rouge de 1919, où aux attaques de suprémacistes blancs répondirent des émeutes des afro-américains, notamment à Chicago. Le tout sur fond de paranoïa “anti-rouges”, deux ans après le triomphe de la Révolution russe.

    La partie contemporaine, avec la poursuite de la quête de vérité familiale de la fille de Julien, est cette fois moins présente. Mais c’est elle qui est à la source de la dernière révélation de l’album. Epilogue surprenant (ou pas tant que ça, finalement) de cette épopée révolutionnaire désespérée. Une série toujours portée par des récitatifs d’un grand lyrisme et par la mise en couleur et le dessin délicats de Maël.

    Rendez-vous donc, en 2022 normalement, pour les ultimes dévoilements de cette belle saga historique “là où tout à commencé, là où tout s’est terminé“. D’ici là, on peut relire avec profit les trois premiers épisodes qui, relus ensemble, prennent toute leur dimension à la fois épique et tragique. Et dans ce déferlement de violence, de diverses formes, on saisit bien le lien qui s’établit avec la saga Notre Mère la guerre. Du polar au sein de la Grande Guerre aux velléités révolutionnaires tournant aux délits de droit commun, le violent XXe siècle se prolonge dans le fracas et les antagonismes de classes. Et les espoirs romanesques de changer le monde se fondent, comme ici, dans un été rouge sang.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Après l’enfer, l’envers de Verdun

    Verdun, tome 3: les fusillés de Fleury, Jean-Yves Le Naour (scénario), Holgado et Marko ...

    Guernica formidablement bien remis en perspective par Bruno Loth

    Guernica, Bruno Loth. Editions La Boîte à bulles, 80 pages, 19 euros.  En décembre ...

    Du neuf pour Aaarg !

    La revue Aaarg ! en est déjà à son neuvième numéro. Et après s’être ...

    Une année au bureau avec Gaston Lagaffe

    Gaston Lagaffe, l’agenda-calendrier 52 semaines. Editions Hugo Image, 106 pages, 14,99 euros. Gaston Lagaffe, ...

    Le prix d’un accord historique

      Les cosaques d’Hitler, tome 1 : Macha, Valérie Lemaire & Olivier Neuray. Editions Casterman, ...