Jean-Marc Rochette au sommet

    Ailefroide, Jean-Marc Rochette (scénario et dessin), Olivier Bocquet (scénario). Editions Casterman, 296 pages, 28 euros.

    Grandissant à Grenoble dans les années 1970, Jean-Marc Rochette bénéficiait certes d’un contexte approprié. Ville la plus plate de France, la capitale des Alpes est entourée de sommets. Au bout de chaque rue pointent le massif de la Chartreuse, du Vercors, de Belledonne.
    Au début, pourtant, c’est une autre fascination qui semble dominer, celle de la peinture et plus particulièrement du tableau le “boeuf écorché” de Soutine, admiré inlassablement au musée des Beaux-Arts de sa ville. L’amour de la montagne et de sa “beauté absolue” se révèle, au départ sous la contrainte maternelle d’une petite balade avec sa mère. Mais dès lors, il n’a plus qu’une idée en tête: “Monter, monter tout en haut“.
    Un peu plus tard, jeune ado, c’est son ami Philippe Sempé – déjà membre du CAF, le club alpin français – qui l’entraînera définitivement. Et le véritable basculement aura lieu lorsque les deux copains passeront de la falaise d’entraînement de Fontaine, dans la banlieue grenobloise à “la Mecque des grimpeurs” le massif des Ecrins, dans l’Oisans, avec son Dôme des Ecrins, la Meije et, pour Rochette, la face nord d’Ailefroide – 3954 mètres et son arrête sombre et verticale.
    Désormais, pour lui, l’objectif est très clair: “faire les courses et passer l’aspi“, comme lui a malicieusement glissé Sempé ; c’est-à-dire multiplier les courses en haute montagne et les sommets afin de pouvoir postuler au concours d’aspirant-guide. Obnubilé par ce rêve, le jeune homme révèle de belles qualités de grimpeur. Et les défis s’enchaînent, tout comme les partenaires. Jusqu’au premier drame, un dévissage dans un couloir de glace dont il sort miraculeusement indemne. Un second choc, dans un contexte pourtant nettement plus banal, et une roche décrochée qui lui explose la mâchoire, auront raison de son idéal. Entre-temps, il avait commencé une autre carrière, qui allait s’avérer prometteuse, celle de dessinateur de presse.

    Voilà sans doute déjà l’un des sommets de la bande dessinée de cette année 2018 !

    Ce gros roman graphique fait songer à la phrase de l’alpiniste britannique George Mallory, à qui des journalistes demandaient pourquoi il tenait tant à gravir l’Everest: “Parce qu’il est là“, répondit-il. C’est un lien assez semblable qui unit le jeune Jean-Marc Rochette et le sommet d’Ailefroide. Et il parvient fort bien à expliquer cette évidence dans ce superbe roman graphique : l’aspiration à la grimpe et à son shoot d’adrénaline, le sens du défi mais aussi la contemplation des beautés uniques des cimes, sans oublier la fragilité du destin humain dans un univers naturel qu’il ne dominera jamais totalement.

    Après avoir déjà dessiné la haute montagne dans le burlesque Himalaya Vaudou, Rochette parvient ici à en exprimer vraiment la passion. Et on aura en tout cas rarement aussi bien parlé et dessiné la montagne en bande dessinée (sauf, peut-être, dans un autre style, dans le Sommet des Dieux, de Jirô Taniguchi).

    Pour le jeune homme rebelle et orphelin de père (médecin tué pendant la Guerre d’Algérie) et avec une mère aux sentiments durcis par l’épreuve, la montagne est vécue comme une évasion magnifique et vitale, bouffée de liberté qu’il exprimera ensuite à travers le dessin ainsi que dans un engagement citoyen et politique, esquissé en fin d’album, parmi les manifestants contre la centrale Super-Phénix de Creys-Malville. Là encore entre l’exaltation et le drame (la répression de cette manifestation de 1977 fit un mort).

    Récit de montagne – et de montagnard – Ailefroide est aussi un beau témoignage autobiographique, sur des amitiés fortes, l’incompréhension croissante entre une mère et son fils et la naissance d’un auteur de bande dessinée à l’aise dans l’humour caustique d’Edmond le cochon comme dans la SF réaliste du mythique Transperceneige ; une saga futuriste sombre, conclue dernièrement par un magnifique Terminus (qui marquait le grand retour de Rochette à la bande dessinée et dont on retrouve un peu le trait dans Ailefroide, avec ces cadrages serrés sur les regards et les visages et la présence massive des décors dont ici, une montagne imposante et fascinante.

    Un récit initiatique de vie et de ses bifurcations par un auteur vraiment au sommet de son art.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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