Berlin, année trois

    Berlin ville de lumière, tome 3, Jason Lutes. Edition Delcourt, 172 pages, 20 euros.

    Berlin 1933. La capitale allemande est en plein trouble. Entre d’un côté la montée du péril national-socialiste, aux portes du pouvoir, et de l’autre l’organisation d’un bloc communiste, prêt à prendre les armes, le climat insurrectionnel n’a jamais été aussi grand dans la fragile république de Weimar. Dans cette atmosphère oppressante, les Berlinois se retrouvent à l’heure des choix, douloureux pour ceux – les juifs –  faisant l’objet de persécutions tandis que d’autres prennent des décisions radicales, en rejoignant un camp ou l’autre.

    La modération et l’insouciance n’a plus sa place. La ville lumière de l’entre-deux guerres tombe peu à peu dans l’obscurité qui va la mener à sa perte. Ballotés dans les soubresauts de l’Histoire, les héros de Berlin ville de lumière vont avoir des destinées différentes.

    Avec ce troisième tome, l’auteur américain Jason Lutes – représentant de la bande dessinée indépendante outre-Atlantique à l’égal d’un Seth, Chester Brown ou Adrian Tomine – clôt sa fresque remarquable et monumentale (une trilogie de 500 pages !), entamée il y a plus de dix ans, sur la vie politique et sociale en Allemagne à la fin des années 1920 et début 1930, plongée dans la grande crise.

    En utilisant la ville de Berlin, comme le théâtre de lieu et d’action de ces années où l’Allemagne a basculé définitivement dans la pire des idéologies du XXe siècle, l’auteur prend le temps de décrire la vie à cette époque en s’intéressant à tous ses habitants. Qu’ils soient de la classe ouvrière, de la haute bourgeoise, du milieu intellectuel ou de simples employés ou mères de famille. On est ainsi plongé au cœur de la vie berlinoise trépidante de ces années-là où paradoxalement la liberté des mœurs notamment dans les cabarets n’a jamais été aussi forte tandis qu’un vent réactionnaire et autoritaire souffle de plus en plus fort.

    Les personnages principaux, le journaliste Kurt Severing et son amie et amante l’artiste peintre Marthe Müller, assistent impuissant à la montée des extrêmes et pressentent que la vie dans cette belle cité ne sera plus jamais la même. Comme dans les précédents tomes, les personnages que l’on pourrait dire secondaires – même si en définitive tous sont traités avec une égale importance – apportent toujours autant d’intérêt au récit, illustrant les fractures en cours de la société berlinoise. Une bourgeoise frivole devient ainsi une pro-nazie ardente, une pauvre orpheline de mère une redoutable guerrière de la cause du peuple, une famille juive profondément berlinoise pressent le danger et se résout à fuir et une jeune fille lesbienne fait l’amère expérience de l’humiliation.

    Le découpage graphique, très classique, composé de moyennes et petites cases, colle parfaitement à la lenteur du récit permettant au lecteur de se plonger totalement dans l’ambiance de l’époque. Nous avons l’impression d’évoluer dans cette ville, pleine de vie et en expansion, à travers ces rues, ses hauts immeubles ou ses parcs, jusque dans l’intimité des appartements, en compagnie des différents personnages croisés à chaque case.

    Le dessin précis et clair donne un trait réaliste aux personnages dont les expressions sont souvent mises en valeur dans des séquences en gros plans. On peut regretter par moments des problèmes de ressemblance au niveau des visages mais la qualité graphique générale l’emporte. Le noir et blanc fait ressentir parfaitement le sentiment d’oppression diffus dans cet univers kafkaïen. Le procédé scénaristique visant à donner la parole à des personnages anonymes du récit (simples passants, policier en faction, passagers de bus, etc.) est toujours aussi efficace. L’auteur nous fait entrer dans le cerveau des gens dont les pensées les plus profondes sont restituées dans des bulles. Une manière originale pour mieux s’identifier à ces gens dont les préoccupations (alimentaires, matérielles, affectives ou sexuelles) nous les rendent encore plus proches de nous.

    Pour résumer, ce roman graphique est incontournable pour tous ceux s’intéressant à cette période de notre histoire vue à hauteur d’homme, de femme et d’enfant. Cela permet de mieux comprendre comment la bête immonde a pu conquérir de gré ou de force un peuple avant de l’anéantir complètement. De Ville lumière, Berlin sera bientôt un amas de cendres. Des années 20 à  l’Année zéro.

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    • Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

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