Un bug informatique mais pas de panne d’inspiration pour Enki Bilal

    Bug, livre 1, Enki Bilal. Editions Casterman, 88 pages, 18 euros.

    Après quelques albums qui ont pu désorienter certains lecteurs (j’en suis, avouons-le), Enki Bilal renoue avec la veine de science-fiction prophétique et visionnaire, comme dans son Sommeil du monstre ou sa trilogie Nikopol (pour ne pas remonter jusqu’à l’emblématique Partie de Chasse, avec Pierre Christin, et sa vision sidérante du crépuscule du régime soviétique stalinien en Europe de l’Est).

    Cette fois, c’est moins la religion ou l’idéologie que la technologie qui se retrouve à l’origine du récit et du drame. Du moins au départ. En cette année 2041, le monde a été victime d’un “bug informatique” généralisé. Si les appareils continuent à fonctionner (plus ou moins), toutes les mémoires digitales ont été effacées d’un coup, tous les systèmes embarqués fonctionnant sur pilotage automatique (avions, voitures, etc) sont inopérants. L’humanité se retrouve démunie, contrainte de s’en remettre aux rares “seniors” encore capables de piloter manuellement un véhicule.
    Ce séisme dévastateur et mystérieux pourrait être en rapport avec la tragédie vécue par  des astronautes de retour d’une mission privée sur Mars. Quasi tout l’équipage a succombé, victime apparemment d’un minuscule hôte extraterrestre. Seul survivant, Kameron Obb, en plus d’une étrange tâche bleue qui s’étend sur son visage, semble avoir hérité de toute la mémoire de l’humanité dans son cerveau ! Dans le contexte de chaos généralisé, il devient alors l’homme le plus recherché sur Terre et si toutes les grandes puissances tentent de le récupérer, des mafieux prennent de l’avance en kidnappant sa fille…

    Entre le chaos à l’échelle planétaire et le drame personnel de taille micoscopique vécu par Obb, Enki Bilal joue finement avec les deux sens du mot “bug”. Associé aujourd’hui , en français, aux plantages informatiques mais signifiant, en anglais, insecte ou virus. Le double sens venant de l’animal qui venait dérégler les premiers ordinateurs en se perdant pour de bon dans les circuits électriques (Terry Gilliam s’en était déjà inspiré pour une séquence fondatrice de son magnifique film Brazil).

    Un clin d’oeil originel qui se poursuit par des petites touches d’humour assez inhabituelles dans l’oeuvre de Bilal. A travers, par exemple la reproduction de journaux redevenus en “papier” et bourrés de fautes d’orthographe (en l’absence de correcteurs automatiques et avec des rédacteurs ayant perdu depuis longtemps l’usage de la grammaire et de l’orthographe), la vision de jeunes “geeks” totalement perdus et réduits à acheter des petits miroirs pour reproduire des selfies ou ces ultra-riches bloqués en lévitation dans le ciel ou encore ce gag de ce dictateur de “Corée du Nord-Est” prêt à déclencher une attaque nucléaire, mais empêché par le fait que le code est dans un coffre fort numérique… Et le procédé va même jusqu’à l’auto-ironie involontaire quand il intègre une journaliste “insoumise”… alors que Le Média d’inspiration mélenchoniste est en passe de voir le jour (sur ce point, Enki Bilal assure dans Casemate de décembre que le personnage avait été créé voilà deux ans et qu’il ne faut donc pas y voir une allusion à l’actualité). D’autant plus visionnaire, donc…

    Cette ironie se double aussi d’une terreur diffuse mais désormais bien présente dans notre civilisation qui place ses documents dans le “cloud”, ou a minima dans des serveurs informatiques supplantant progressivement tous les documents “physiques”, dans une culture du “zéro papier” associé au culte du “clean desk” et du nomadisme bureautique.

    Eclatée, mais restant toujours très lisible et prenante, l’histoire suit principalement le retour de Kameron Obb et les péripéties subies par sa fille, mais s’entrecroisent aussi les actions des grandes puissances et des flashs divers sur l’étendue de la catastrophe.
    Et comme toujours avec Bilal, l’arrière-fond géopolitique dense et souvent sombre n’est jamais absent. Ici avec un califat islamiste désormais présent jusqu’à Gibraltar, des mafias s’étendant au coeur des Etats, des multinationales high-tech toujours là et des tensions multiples.

    Graphiquement, Bilal est également au mieux de sa forme. Il poursuit dans sa veine très picturale, en couleurs directes, avec un trait redevenu un plus simple mais toujours si caractéristique. Avec ces personnages marmoréens aux traits fins et acérées ou ces images fascinantes de corps en suspension; jusqu’à ce “bleu Klein” envahissant qui est devenu également sa signature.
    Ajoutons que le format relativement petit de l’album apporte en plus une forme d’intimité avec le récit. Bref, une première partie (pour une histoire prévue sur deux albums) sans bug. Et qui signe le retour de Bilal au sommet de la science-fiction, voire de l’anticipation…

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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