Pour se souvenir de Wei, vraie bête de Somme

    Wei_covTe souviens-tu de Wei ? Gwenaëlle Abolivier (scénario), Zaü (dessin). Editions HongFei, 52 pages, 15,50 euros.

    Année du centenaire de Verdun et de la Bataille de la Somme, 2016 est aussi celle de l’arrivée des premiers travailleurs chinois en France. 140 000 débarqueront en France de 1916 à 1918 pour prendre leur part à “l’effort de guerre”; 40 000 y laisseront la vie (en Baie de Somme, le petit cimetière de Nolette garde la trace de certains d’entre eux), fauchés par la grippe espagnole, les bombardements allemands ou victimes d’accidents du travail. Car, contrairement aux autres étrangers venus des antipodes, ils n’étaient pas des soldats. Intégrés au Chinese Labour Corps, ils furent affectés à des tâches dures, trimant dans des mines ou des usines d’armement, construisant des ponts et des routes. Venus pour la plupart des provinces agricoles et déshéritées du Nord-est de la Chine, illettrés en grande majorité, ces “travailleurs volontaires” subirent le choc du dépaysement brutal et d’un traitement – en grande majorité sous direction anglaise – à peine préférable à celui des bagnards, parqués en dehors des agglomérations, subissant une très stricte discipline. Et donnant un sens presque littéral à l’expression “bête de Somme…

    C’est le périple de l’un d’entre eux, Wei, “jeune homme de 20 ans beau comme un prince, pauvre comme un paysan… vêtu d’un habit bleu de nuit et les cheveux noirs de jais” que content Gwenaëlle Abolivier (longtemps journaliste sur France Inter) et Zaü (qui, malgré ce prénom à l’allure exotique est Breton, né Zaü Langevin).
    Arrivé “les poches vides et des rêves plein la tête“, Wei va vivre les différentes étapes traversées par ses coreligionnaires, l’exil de sa campagne jusqu’à Shanghaï, la longue traversée jusqu’à Marseille, puis l’arrivé en baie de Somme, dans cette dévastée par une guerre qui n’était pas la sienne, le froid, les coups, devenu fossoyeur ou docker. Et qui pris racine ici.

    Wei-planchePour traiter cet épisode souvent méconnu de la Grande Guerre, et pour se souvenir de Wei et de ses compatriotes, Gwenaëlle Abolivier et Zaü ont privilégié la sensibilité, dans ce livre illustré au grand format laissant toute la place aux dessins.

    Les textes sont courts, mais joliment tournés, empreints d’émotion et d’empathie. Les dessins de Zaü, pleine page, suivent l’évolution du voyageur, débutant par un portrait, s’attachant aux détails significatifs (la montée dans le paquebot, la vision de musiciens sur le navire, l’arrivée à Marseille avec sa fameuse église), puis l’ambiance s’alourdit après l’arrivée en baie de Somme. La plongée dans la guerre s’accompagne de teintes plus sombres, mais toujours portées par des traits aux contours appuyés et expressifs.

    Destiné (en partie) aux jeunes lecteurs, le livre s’accompagne d’un dossier synthétique et pédagogique qui rappellent bien le contexte et la destinée de ces travailleurs chinois du Chinese Labour Corps.

    Avec peu d’effets, mais une grande intensité dans le traitement, Wei bouleverse et marque l’esprit. On se souviendra sûrement de ces jeunes chinois après avoir lu cet album.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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