Christian Lax, à propos d'”Une Maternité rouge” : « Les migrants sont la tragédie du moment »

     

    Christian Lax (photo Bertini/Futuropolis)

    En ce début d’année, Christian Lax a fait son entrée au Louvre, dans la collection dédiée co-éditée par le musée national et les éditions Futuropolis, avec son album Une maternité rouge. Et cela avec une approche originale, en parvenant à associer au thème imposé les migrants et les arts premiers africains. De quoi avoir envie d’en savoir plus sur sa démarche.

    Ce qui m’a surtout frappé, c’est l’effet de contraste. Entre cette misère, ces pauvres gars entassés dans ces coins un peu glauques et sinistres de ce bord de Seine et cela juste sous la Cité de la mode, symbole de l’opulence”

     

    Christian Lax, comment est né ce livre ? D’où vous est venu cette idée ?

    Il y a deux choses en fait. Tout d’abord, une rencontre assez fortuite, en 2015, avec un camp de migrants, quai d’Austerlitz à Paris. J’habite près de Lyon, je suis donc provincial et ne viens que de temps à autre à Paris. Je n’étais donc pas du tout au courant de l’existence de ce camp, que j’ai découvert par surprise à l’été 2015.

    Cet immense problème contemporain des migrants était un sujet qui me tournait déjà dans la tête. Je me disais qu’il y avait sans doute matière à faire un bouquin, mais sans plus. Là, j’ai été confronté d’un seul coup avec cette réalité. Ce qui m’a surtout frappé, c’est l’effet de contraste. Entre cette misère, ces pauvres gars entassés dans ces coins un peu glauques et sinistres de ce bord de Seine et cela juste sous la Cité de la mode, symbole de l’opulence, de la richesse parisienne, de la belle vie. En plus, il y a des terrasses de café au-dessus des quais, comme je l’ai montré dans l’album, où les gens boivent leur café sans se préoccuper de ce qui se passe à leurs pieds. Cette situation m’a sidéré. Je me suis dit que j’allais peut être bien en faire quelque chose. Donc, je me suis un peu attardé, j’ai discuté, j’ai fait quelques photos, en cachette, car je ne voulais pas apparaître comme un voyeur…

    Et l’autre fait à l’origine de l’album ?

    Quelques jours après ma découverte de ce camp de migrants, coïncidence, mon éditeur, Futuropolis, m’a sollicité pour réaliser un album dans la collection du Louvre. Je me suis dit très vite que si j’évoquais le Louvre à travers l’art africain et les arts premiers, je pourrai raccrocher à cela une histoire de migrants.

    Vous traitez le Musée du Louvre sous un aspect un peu périphérique, puisque le Pavillon que vous évoquez est en fait une sorte d’extension du musée du Quai Branly au Louvre…

    Oui. Géographiquement, il fait partie intégrante du Louvre, il est dans le pavillon Mollien, que l’on appelle le “Pavillon des sessions”, mais la collection appartient effectivement au Quai Branly. Il y a là 170 pièces contre 70 000 ou 80 000 à Branly ! J’ai pu rencontrer au Louvre un conservateur en charge des arts premiers avec qui j’ai parlé de l’art dogon, dont les bureaux sont quai Branly.

    cette partie des Arts premiers n’avait jamais été évoqué dans la collection. J’avais le champ libre”

    En revanche, vous faites aussi découvrir une partie dont j’ignorais complètement l’existence, comme beaucoup sans doute : cet accélérateur de particules installé dans les sous-sols.

    C’était un peu incontournable par rapport à mon histoire, puisqu’il s’agit d’un instrument qui sert à dater les œuvres, afin de mesurer l’intérêt d’une proposition d’achat ou de don. L’accélérateur de particules élémentaires du Grand Louvre, Aglaé, est un truc prodigieux. Je le dessine dans une des dernières pages. En fait, je ne lui ait consacré qu’une seule planche car j’ai horreur de dessiner des trucs techniques comme cela. Mais il faut savoir qu’il y a quand même 5000 m2 de laboratoire dans les sous-sols du musée.

    Cette approche, assez particulière et atypique du Louvre a-t-elle fait tiquer lorsque vous avez présenté le synopsis au directeur de collection ?

    Non, pas du tout. En deux trois semaines, j’ai proposé un synopsis à mon éditeur, qui m’a fait deux ou trois remarques judicieuses, comme souvent. Après, ce synopsis revu a été présenté à Fabrice Douard, le directeur de collection pour le Louvre, qui a validé mon projet. Ils étaient très contents en fait, car cette partie des Arts premiers n’avait jamais été évoqué dans la collection. J’avais le champ libre.

    La maternité rouge du musée du Louvre
    Et pourquoi, parmi ces Arts premiers, choisir cette statuette de maternité dogon ?

    Là, ce n’est pas un hasard. Il y a une douzaine d’année, je suis allé en voyage au Mali – avant les événements tragiques que l’on connaît et que j’évoque dans le livre. J’avais ramené de ce voyage des croquis, des aquarelles, des photos, j’avais vu des pièces d’art sur place. Lorsque j’ai songé aux arts premiers, j’ai immédiatement pensé au Mali.

    Ensuite, c’est tout simplement en faisant quelques recherches sur internet que je suis tombé sur cette maternité rouge que je trouve magnifique. Je me suis dit : pourvu qu’elle soit au Louvre, car la symbolique de la “maternité” me plaisait beaucoup, c’était l’idée de la naissance ou de la renaissance pour les migrants en recherche d’une terre promise. Coup de chance, la statue est bien au Louvre !

    je ne suis pas monté sur un rafiot avec des migrants en Méditerranée. Mais je connais un peu le désert”

    Votre album a un côté très documenté, très “documentaire” même. Pour le Mali, on comprend mieux. Mais pour le reste, pour l’odyssée d’Alou et ce périple des migrants, comment avez-vous travaillé ?
    Une vision saisissante de migrants, sur un bateau durant la traversée de la Méditerranée (détail d’une planche d'”Une maternité rouge”)

    Soyons clairs : je ne suis pas monté sur un rafiot avec des migrants en Méditerranée. Mais je connais un peu le désert. Je suis allé trois ou quatre fois dans le sud marocain et dans le sud algérien, où j’ai vu ces peintures rupestres que vois Alou dans le livre. Je me suis arrangé donc pour le faire passer dans des paysages que j’avais connu, mais des paysages revisité à ma sauce, pour leur donner des lignes de force ou des perspectives que je trouve plus judicieuses d’un point de vue graphique.

    Quand au reste, je suis comme tout le monde, je me nourris de l’actualité. Et cette actualité est suffisamment présente pour ne pas y échapper…

    Cela donne en tout cas un côté très réaliste à l’histoire.

    Il fallait que ce soit vraisemblable, en effet. Surtout, bien sûr pour la partie consacrée au Louvre, car le Musée se réserve un droit de regard ; ce qui est normal car il s’agit quand même d’une grande institution. Et le livre sera aussi en vente à la librairie du musée.

    Autre aspect intéressant, souvent présent dans vos œuvres, c’est le rapport à l’Histoire, au passé. Ici, c’est fortement lié à l’intrigue, bien sûr, mais est-ce une dimension qui vous importe ?

    Oui, bien sûr. Nos vies sont inscrites forcément dans la grande histoire. Qu’on le veuille ou non, nous sommes les jouets de ce qui est en train de s’écrire à l’échelon national, européen, planétaire. Il y a des aspects de la vie que l’on traverse, historiquement parlant, qui nous rattrapent. Comme les migrants aujourd’hui ou la décolonisation hier, que j’ai connu jeune adolescent. Je parle de ce moment là dès le prologue, car cela permet de montrer comment nombre d’œuvres d’art ont été prélevées en Afrique, de façon pour le moins « cavalière », même si certaines ont été achetées. Je voulais aussi évoquer cela, sans en faire des tonnes, en gardant une certaine réserve.

    Dans le rapport entre l’individu et l’histoire, il y a aussi une certaine forme d’ironie dans le destin du hogon, ce sage malien qui faisait des études en France en 1968, a été expulsé et dont la formation va finalement servir, cinquante ans plus tard, à renouer le lien avec Paris et préserver la mémoire de son pays.

    J’avais scénaristiquement d’un personnage qui puisse inciter le jeune Malien à faire le voyage jusqu’au Louvre. Puisque le cœur du récit c’est quand même le parcours de cette statue, du sud au nord. A contre-courant des débats actuels, mais j’ai mis mon bouquin en chantier voilà trois ans…
    J’avais donc besoin d’une sorte d’autorité morale et artistique. J’ai donc eu l’idée de ce personnage plein de sagesse, qui aurait fait des études d’histoire de l’art au Louvre, et pourquoi pas durant les années autour de 1968. Ce qui justifie son expulsion, pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Et puis j’ai rencontré ce genre de personnage. Le hogon que j’ai dessiné en couverture, je l’ai croisé dans un village du Mali. Je l’ai pris en photo devant sa case.

    Je trouve tout à fait légitime que des pays africains réclament tout ou partie du patrimoine dont ils ont été spoliés”

    Vous évoquez le sujet de la restitution des œuvres africaines. Dans le livre, c’est finalement pris à l’envers, mais en même temps, c’est plutôt justifié. C’est une manière de montrer la complexité de l’Histoire ?

    Effectivement, les réponses ne sont pas toujours simples. Je trouve tout à fait légitime que des pays africains réclament tout ou partie du patrimoine dont ils ont été spoliés. Toute civilisation se construit sur un patrimoine artistique, sur les traces du passé. Pourquoi les pays africains n’auraient-ils pas droit à cette restitution ? Mais ces œuvres font aussi partie du patrimoine mondial. Et c’est en cela que nous avons aussi notre mot à dire. Je trouve tout à fait normal d’opérer ces restitutions si cela se fait dans des conditions de sauvegarde optimale. Or, ce n’est pas toujours le cas, à cause de l’instabilité chronique de certains pays. Doit-on restituer des œuvres de grande valeur pour que celles-ci se retrouvent dans la salle à manger d’un potentat local ou remis en vente sur un marché parallèle des œuvres d’art ? C’est un problème.

    L’autre question qui se pose, à la lecture de votre livre, c’est de savoir s’il vaut mieux sauver une œuvre d’art ou un être humain ?

    Ah, mais les deux ! C’était aussi ce qui m’intéressait avec ce sujet. Dès l’instant où j’ai décidé de traiter du problème des migrants et ce voyage périlleux qu’ils entreprennent, j’ai voulu confronter effectivement cette idée de sauver des humains et de sauver une œuvre d’art, qui n’est quelque part qu’un morceau de bois, quelque chose qui « ne palpite pas », comme je le fais dire à Alou.

    Evidemment que la vie humaine passe avant tout. Mais on a aussi besoin de s’appuyer sur les traces artistiques laissées avant nous, qui font aussi partie de nos vies. Ainsi, j’étais ce matin à Bruxelles, pour une expo au Centre belge de la bande dessinée et je prenais un café sur la Grand place. Et j’ai pensé à mon livre. Je me suis dit : supposons que des jihadistes radicaux viennent faire sauter la Grand place, comme ils ont fait disparaître des œuvres et des édifices dans le Sahel, ce serait quand même une perte incommensurable.

    … Et une perte qui dépasse l’existence individuelle de chacun d’entre nous.

    Oui. Et donc, pourquoi ne pas prendre tous les risques pour sauver une statuette ? Mais on voit aussi Alou plonger pour tenter de sauver un gamin.

    Alou a typiquement ce profil d’un pauvre jeune homme qui disparait, en effet”

    Au final, on sait beaucoup de choses sur la statuette, mais nettement moins sur Alou…
    Vue dessinée du camp éphémère de migrants, quai d’Austerlitz à Paris.

    Il quitte l’histoire un peu brutalement car il en marre que l’on ne s’occupe pas de lui, en fait. Il a accompli sa mission au péril de sa vie. Mais alors qu’il a beaucoup subi durant ce voyage, personne ne s’intéresse à lui, ne lui demande s’il a besoin d’aide. Donc il disparaît… comme tous ces jeunes gens, ces migrants dont on ne sait ce qu’ils deviennent. Ainsi, je suis retourné quai d’Austerlitz, le 15 septembre 2015. Je voulais me replonger dans cette ambiance, je me disais que je reverrai peut-être le jeune Soudanais, Mouasm, auquel le livre est dédié. Mais le camp avait été démantelé le matin même. Que sont-ils devenus, ces cinq cents migrants qui étaient là ? Certains ont peut-être pu passer en Angleterre, aller en Europe du nord… Du coup, Alou a typiquement ce profil d’un pauvre jeune homme qui disparait, en effet.

    C’est en tout cas une belle manière d’interpeller l’Histoire à travers des destins très humains.

    Je suis content des retours qui vont dans ce sens, qui disent qu’il y a beaucoup d’humanité dans ce bouquin. C’est ce que j’ai cherché à faire. C’est ce que je cherche à faire dans tous mes albums. Et, c’est vrai particulièrement ici, car le problème des migrants est bien une tragédie de l’humanité, une grande tragédie contemporaine…

    Ce qui est intéressant, c’est que notre regard sur ces migrants change avec cet itinéraire d’Alou.

    Oui, c’est le premier migrant artistique !

    Et votre album donne très envie d’aller voir de plus près la maternité rouge du Louvre.

    Tant mieux. Il faut aller la voir, oui ! En plus, il n’y a pas grand monde au Pavillon des Sessions. A vrai dire, je n’y était moi-même jamais allé auparavant. Je me dis que peut-être, quelques personnes vont être incités à y aller.

    j’ai envie de passer à d’autres choses – d’autres choses au pluriel”

    Vous être souvent associés, désormais, à l’univers du vélo, après vos magnifiques albums en lien avec l’histoire du cyclisme. Vous avez aussi eu un accident assez grave à vélo, d’où d’ailleurs le retard pris pour la sortie de votre album. Avez-vous le projet de refaire un album autour du vélo ?

    Christian Lax, fin janvier, dans les locaux parisiens de Futuropolis

    Cet accident m’a tenu éloigné de ma table de dessin pendant presque un an. Et non, je n’envisage pas de nouvel album sur le cyclisme. J’ai fait récemment des dessins sur le vélo, mais c’est pour un film documentaire sur René Vietto, un grand champion de l’entre deux guerres. Le réalisateur manquait d’iconographie. Etant fan de mes livres sur le vélo, il m’a contacté et j’ai donc fait des grands dessins qui seront intégrés au film. Mais j’ai trouvé difficile de me remettre dans ces histoires, ces ambiances de vélo. J’ai mesuré à quel point j’avais fait un peu le tour de la question.

    Graphiquement, j’ai envie de passer à d’autres choses – d’autres choses au pluriel !

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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