Corto Maltese, la bonne surprise du jour de Tarowean

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Corto Maltese, tome 15: Le Jour de Tarowean, Juan Díaz Canales (scénario), Rubén Pellejero (dessin). Editions Casterman, 88 pages, 16 euros (édition noir et blanc 96 pages, 25 euros ; tirage de tête grand format 32 x 41 cm, signée par les auteurs, 120 pages, 150 euros, tirage limité à 8000 ex.)

    C’est devenu l’une des cases iconique de la bande dessinée: Corto Maltese accroché, les bras en croix, sur un radeau de fortune dérivant dans l’océan Pacifique. Parue en 1967 en Italie, puis en 1973 dans France-Soir, avant de sortir en album deux ans plus tard, cette page 11 de La Ballade de la mer salée fait apparaître en effet pour la première fois le héros de Hugo Pratt, appelé à devenir une figure majeure de la culture pop.

    Dans cette première aventure, il n’est pourtant qu’un personnage parmi d’autres, avec l’ambigu Raspoutine, le mystérieux “Moine” et son fidèle Cranio ou Pandora Groorvesnore, la jeune riche héritière naufragée dont Raspoutine entend bien monnayer une rançon… Et, surtout, on ne saura jamais véritablement comment Corto Maltese s’est retrouvé en si mauvaise posture (sinon une vague allusion à une mutinerie de l’équipage en lien avec une promesse de mariage trahie).

    C’est ce à quoi s’emploient donc ici Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero, continuant à éclairer les zones d’ombres laissées dans les récits précédents, comme dans leurs deux albums précédents depuis la reprise de la série, Sous le soleil de minuit et Equatoria.L’histoire débute aussi le jour de Tarowean, “le jour de tous les saints”, Toussaint pour les chrétiens mais aussi le”jour des surprises” pour les peuples mélanésiens. Le 1er novembre 1912 (un an tout juste avant donc le début de La Ballade).

    Corto et Raspoutine ont été engagés par le Moine pour libérer un jeune homme mutique, Calaboose, emprisonné dans le pénitencier abandonné de Port-Arthur, en Tasmanie. Ce dernier n’est autre qu’Hauki, fils répudié d’un roi samoan culpabilisant pour sa décision passée. Sur le retour, ils s’arrêtent à Sarawak ou le fils du rajah blanc est sur le point de faire éclater une guerre avec les Dayaks, à cause de l’exploitation excessive de la gomme de gutta-percha. Là, ils auront la surprise de croiser la “sirène rousse”, jeune paralytique incarnation de la déesse de la mer Ratu Kidul. Et c’est avec cet étrange équipage que le drame se nouera sur l’île de San Eugenio…

    La première apparition de Corto Maltese, dans “La Ballade”.
    … et la “case d’avant”, à la fin du nouvel album “Le Jour de Tarowean”

    Il y avait un vrai défi à reprendre l’histoire là où elle avait commencé, à frôler autant le récit mythique d’Hugo Pratt. L’idée en revient à Rubén Pellejero et il faut saluer l’exercice réussi par Juan Díaz Canales d’être parvenu à faire se rejoindre plutôt finement les intrigues, à cinquante ans de distance. Et, reprenant aussi une histoire déjà entamée, cela laisse une marge pour encore aller creuser dans le passé de Corto Maltese…  

    Autre qualité, on retrouve ici le rythme croisé et enchevêtré du récit initial, avec divers destins singuliers et si romanesques qui vont se croiser, un jeune prince poursuivi par une prophétie maudite, une jeune hollandaise invalide devenue princesse d’une tribu dayak, l’épouse ambitieuse d’un roi indigène. Une densité de personnages et d’intrigue supérieure aux deux précédents albums qui permet à ce Jour de Tarowean de réserver de bonnes surprises.

    Au-delà des éléments strictement nécessaires à l’avancée du récit, l’histoire s’enrichit de quelques variations, comme la confrérie des moines ou cette étape sur l’île de Kabakon où Raspoutine croise le naturopathe August Engelhardt et sa tentative délirante – et véridique – de nourrir l’humanité exclusivement à l’aide de noix de coco. Canales insère aussi d’autres éléments historiques, comme celle de la dynastie des “rajahs blancs de Sarawak”. De quoi alourdir et complexifier certes la narration, mais celle-ci demeure nettement plus structurée et limpide, finalement, que celle de La Ballade (qui souffre de l’effet “feuilleton” aux rebondissements parfois bien aléatoires).

    On pourrait, à l’inverse presque reprocher un certain manque de poésie et de fantastique à l’aune des dernières rêveries prattiennes. Mais ce Jour de Tarowean fait vivre des personnages forts, sur un ton nonchalant et élégant. Et l’histoire possède un indéniable souffle de romantisme tragique qui font de cet album le meilleur des trois réalisés par le duo Canales-Pellejero.

    Quant au dessin de Pellejero, il associe encore de belle manière élégance et finesse, dans une approche tout à fait respectueuse de l’univers de Corto Maltese. Et il se montre même plus ici dans l’épure qu’Hugo Pratt dans La Ballade de la mer salée, encore marquée par l’héritage plus réaliste de ses albums précédents.

    Enfin, puisque une fois encore les deux versions sont disponibles, on peut saluer le travail de mise en couleur, réalisé par Pellejero et Sasa, en aplats aux teintes satinées et joliment nuancées. Un travail qui fait de la version “grand public” en couleurs un album visuellement réussi également.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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