Dans les coulisses de l’Âge d’or

    Dans les eaux froides du calcul égoïste, tome 1: Le bal des matières, tome 2: La fin de l’Âge d’or, Lancelot Hamelin (scénario), Luca Erbetta (dessin). Editions Glénat, 112 pages, 19,50 euros.

    La bourgeoisie (…) a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste (…)” écrit Karl Marx dans le Manifeste du Parti communiste. La dernière formule évoquée ci-dessus a servi aussi comme nom de code pour la diffusion clandestine de l’Âge d’or, le film manifeste du surréalisme de Luis Bunuel (à ne pas confondre avec la série en cours de Cyril Pedrosa) après son interdiction, comme l’explique Lancelot Hamelin dans ce diptyque et dans la quatrième de couverture des deux tomes.

    Derrière ces Eaux glacées, ce sont les eaux tumultueuses et bouillonnantes qui ont accompagné la conception du film puis son accueil à scandale que le romancier et dramaturge a voulu évoquer, pour sa première bande dessinée, superbement aidé par le dessinateur italien Luca Erbetta.

    Auréolé du succès sulfureux obtenu par Le Chien andalou, Buñuel  et Salvador Dali – pas encore fâchés – cherchent à se faire financer leur nouveau film par Charles de Noailles et son épouse Marie-Laure, par l’entremise de Jean Cocteau – méprisé par les Surréalistes mais toléré pour l’aide qu’ils peut leur apporter.

    Ici, c’est d’ailleurs lors d’une soirée décadente à l’hôtel de Noailles, place des Etats-Unis à Paris, en juin 1929, que tout commence. Lors de ce “Bal des matières”, tous ces protagonistes du drame à venir vont se croiser, ainsi que Virgil de la Roche. Un dernier personnage qui détonne. Ancien Poilu, « gueule cassée » à la mâchoire fracassée et au nez arraché caché derrière un masque, antisémite epartisan de l’ordre il est là pour informer le préfet Chiappe et ceux qui aspirent à un violent nettoyage d’extrême droite pour « purifier la France ». Il va néanmoins se perdre aussi dans ce milieu et dans la mise en route de ce « film par qui le scandale arriva », film ayant « brisé des tabous mais aussi la vie de tous ceux qui y ont participé »…

    Lancelot Hamelin et Luca Erbetta réussissent ici un magnifique exercice d’immersion et de restitution de l’ambiance crépusculaire de la fin des Années folles, mais aussi d’un petit milieu qui va s’aimer tout autant que se déchirer. Les portraits faits des principaux acteurs – et actrices – du drame sont saisissants et le récit parvient à rendre limpide les enjeux au sein du groupe surréaliste mais plus largement dans la France, qui va bientôt plonger dans les eaux, tout autant glacées, mais en plus boueuses des ligues d’extrême droite puis de la Cagoule.

    Cette ambiance pesante et passablement glauque, qui laisse entrevoir la catastrophe à venir est magnifiquement rendue par l’approche graphique singulière de Luca erbetta. Les personnages, qui comportent tous leur part d’ombre troublante, dessinés dans un style très réaliste, fin et précis, évoluent dans des décors aux contours estompés et sur un fond de page ocre jaune qui renforce le côté à la fois très cinématographique et nébuleux de ce dévoilement romanesque des coulisses d’un Âge d’or dont l’ironie initiale se voit ici dédoublée. 

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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