Un regard clinique sur la Guerre d’Espagne avec le Dr Uriel

    Dr Uriel, Sento. La Boîte à bulles, 432 pages, 29 euros.

    L’an passé, La Boîte à bulles avait eu la bonne idée de rééditer la belle saga de Bruno Loth, les Fantômes d’Ermo, revenant de façon fantaisiste – mais historiquement très documentée – sur la guerre et la révolution espagnole vue des rangs de miliciens anarchistes. C’est un nouveau récit de cette guerre sanglante et fratricide qui paraît cette fois, avec la traduction en français (et un seul volume) de ce témoignage véridique d’un médecin enrôlé de force chez les franquistes. Un témoignage d’autant plus émouvant qu’il a été recueilli et réalisé par le propre beau-fils du Dr Uriel.

    Tout juste diplômé de la faculté de médecine en ce début d’été 1936, Pablo Uriel effectue son premier remplacement dans un village du nord de l’Espagne, proche du Pays basque. C’est là que le putsch de Franco le surprend, lorsque des troupes nationalistes envahissent la bourgade. Repéré pour ses idées républicaines, bien qu’il n’ait jamais été militant, Uriel est fait prisonnier. Et il sera bientôt contraint d’intégrer les rangs phalangistes où ses connaissances médicales sont bienvenues. Pour lui, c’est le début d’une guerre étrange, qu’il vivra essentiellement en prison. Présent avec les troupes franquistes lors du siège de Belchite, il sera ensuite emprisonné par les Républicains, méfiants à son égard. Et au cours de ces trois années de guerre implacables, il tentera de préserver son intégrité avec l’angoisse déjà, de parvenir à sauver sa peau.

    C’est un témoignage passionnant et très humain que livre Vicent Llobel Bisbal (Sento de son nom de plume). D’autant plus original que si les récits sur la guerre d’Espagne ne manquent pas, en bande dessinée notamment (avec à venir à l’automne Double 7 de Yann et Juillard), rares sont ceux qui évoquent le camp franquiste. De fait, ici, il s’agit plutôt d’un “malgré nous” (comme ces Alsaciens incorporés dans les rangs de la Wehrmacht) que d’un franquiste convaincu.

    C’est toute l’absurdité de cette guerre qui transparait au fil des pages. Une guerre civile qui a coupé un pays et des familles en deux et où certains se sont retrouvés enrôlés dans un camp ou l’autre plus en raison de leur situation géographique que pour leurs penchants idéologiques. A ce titre, le destin de ce médecin passant des geôles franquistes aux prisons des républicains avant de parvenir, quasi-miraculeusement, à s’en sortir a valeur d’exemple.
    Pour autant, l’album ne met pas sur le même pied les deux camps. Même si au cours des ses pérégrinations, Uriel croise des salauds et des honnêtes hommes de part et d’autres, sa présence dans les lignes nationalistes permet de saisir la mise en place d’un régime autoritaire, cette “expérience de psychologie de masse“, comme l’explique un collègue professeur à Pablo Uriel en début d’ouvrage : “La terreur est une gangrène qui nous avilit tous… Elle rend les bourreaux plus sadiques… Et les victimes plus résignées encore. Quant à nous autres, spectateurs, elle fait de nous des complices.
    Et cette terreur-là est bien le fait, surtout, des troupes et bientôt du régime de Franco. Une terreur, expérimentée également très concrètement par Pablo lors de ses séjours en prison – avec son passage quotidien de l’escouade venant chercher les prisonniers à fusiller – ou dans les combats. Une peur latente, toujours présente, évoquée avec pudeur et sobriété.

    Se présentant sous la forme d’un “journal de guerre”, mise en scène de mémoires manuscrites, le récit est parfois monotone et, forcément, lourd à ingurgiter d’une seule traite. Mais c’est aussi en cela qu’il se révèle fidèle et saisissant, reflet de cette guerre vécue au quotidien, parmi tant d’autres victimes.

    Le style ligne claire épuré utilisé par Sento (une approche partagée avec Bruno Loth), rehaussé de touches d’aquarelles délavées, atténue un peu la dureté du propos, sans en affaiblir la force.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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