Du haut de cette pyramide de Ponzi, des milliards envolés nous contemplent

     La pyramide de Ponzi, Xavier Bétaucourt (scénario), Nathalie Ferlut (dessin). Editions Delcourt, 112 pages, 17,50 euros.

    En 2008, Bernard Madoff redonna un coup de projecteur à Ponzi et sa fameuse pyramide… mais avant, peut-être, de lui substituer son propre patronyme, pour illustrer une arnaque en forme de cavalerie financière où les derniers gogos paient les remboursements des intérêts mirifiques promis des premiers investisseurs, jusqu’au moment – inévitable – où l’ensemble se casse la figure… généralement sur la tête des pauvres épargnants crédules.

    Un siècle avant l’escroquerie à 50 milliards de dollars de Madoff, c’est donc un petit immigré italien qui se fit un nom – fracassant – avec une telle astuce, au temps du capitalisme américain triomphant du début du XXe siècle. En 1903, Carlo Ponzi quitte Gênes (car c’est bien connu, là où il y a Gênes, il n’y a pas de plaisir…) pour rejoindre l’Amérique et y faire fortune.
    A priori, son itinéraire est plutôt balisé: il doit rejoindre son cousin à Pittsburgh et a 200 dollars pour le voyage. Sauf qu’il commence par perdre son argent au jeu au cours de la traversée, qu’il s’arrête à New York et commence là à entamer une vie de petits boulots, au point d’oublier complètement son cousin.

    Passant de villes en villes de la côte Est, il finit par arriver à Montréal, en 1907 où il intègre enfin la vie de bureau à laquelle il aspirait et connaît son premier “fait d’armes”.
    Se faisant passer pour un riche romain, il se fait embaucher puis devient intime avec le banquier Zarossi, avec qui il falsifie un peu la comptabilité. Jusqu’à la banqueroute et l’emprisonnement.

    Après deux ans de pénitencier, quelques nouvelles années de galère, c’est à Boston qu’il se pose enfin, séduit la fille d’un entrepreneur en fruits et légumes dont il n’arrivera pas à empêcher la faillite. Et c’est, enfin, au printemps 1919 qu’il pense avoir trouvé la martingale gagnante avec des “coupons internationaux”, toujours porté par ses envies de richesse. De quoi faire miroiter des taux d’intérêts fabuleux à ses futurs clients et à devenir, en quelques mois, une réussite à l’Américaine modèle. Mais certains, dont de pugnaces journalistes du Boston Globe vont faire s’écrouler l’édifice, renvoyant Charles Ponzi à de nouvelles errances…

    Il en va donc de cette “pyramide de Ponzi” comme de quelques autres expressions passées dans le langage courant sans que l’on connaisse réellement l’origine de ses protagonistes. C’est donc le mérite de Xavier Bétaucourt et Nathalie Ferlut d’évoquer la vie de Charles Ponzi au-delà de son système.

    Ils le font avec une approche classiquement et strictement chronologique, sans trop de fantaisie donc, mais avec un coup de pinceau dynamique et vivant de la part de l’auteure du bel album d’Andersen, les ombres d’un conteur (qui, déjà, débusquait la vie compliquée derrière l’oeuvre), le tout rehaussé joliment à l’aquarelle.

    Xavier Bétaucourt, pour sa part, s’inscrit ici dans la lignée de son travail de “BD du réel” entrepris avec Noir Métal, le Grand A ou tout récemment Sortir de terre. A savoir avec une approche très factuelle et sans porter de jugement. Au fil des pages, Charles Ponzi n’est nullement héroïsé, mais il est surtout décrit comme un petit immigrant voulant avoir sa part du rêve américain et cherchant à s’en sortir comme il le peut, avant de jouer de son charisme et de sa capacité à convaincre ses compatriotes. Comme le souligne le scénariste dans l’article remettant en perspective l’arnaque, en fin d’album, et dans la citation de la quatrième de couv’, Charles Ponzi a finalement donné ce que l’on attendait de lui: “Je leur ai donné le plus beau spectacle jamais présenté dans ce pays depuis l’arrivée des premiers colons. Cela valait bien 15 millions de dollars de me regarder réussir ce coup.”

    Depuis La Fontaine, on sait que les flatteurs vivent aux dépens de ceux qui les écoutent. Et, retranscrit dans le domaine financier, les arnaqueurs vivent des crédules avides qui les croient. Or, crédulité et avidité ne sont pas prêtes de disparaître de la nature humaine. C’est aussi ce que rappelle cette histoire et cet album. Et là, ce n’est pas de l’arnaque !

    Xavier Bétaucourt sera présent aux 24e Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens, les 1er et 2 juin prochains.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Une Saga toujours aussi space

    Saga, tome 2, Brian K.Vaughan (scénario), Fiona Staples (dessin), éditions Urban Comics, 152 pages, ...

    Mutafukaz, derniers combats

    Mutakukaz: V (tome 5), Run. Editions Ankama, 160 pages, 14,90 euros. Bel épilogue pour ...

    Rahan est un peu fatigué…

    Rahan: Les fantômes du mont bleu, Jean-François Lécureux, Jean-Luc Sala (scénario), André Cheret (dessin). ...

    Avec “Fairyland”, Skottie Young le magicien ose le conte trash

    I hate Fairyland, tome 1: le vert de ses cheveux, Skottie Young. Editions Urban ...

    Opus, le dessin très anime de Satoshi Kon

    Opus, tome 1, Satoshi Kon, éditions imho, 196 p., 14 euros. Pas toujours facile ...