Emmanuel Beaudry et Corentin Lecorsier : “Ce qui nous a semblé vraiment intéressant, c’était l’auteur lui-même, ce qui a pu amener cet univers à Tolkien”

    Avec J.R.R. Tolkien et la bataille de la Somme – dans un trou sous la terre, Emmanuel Beaudry (au scénario) et Virgile Antoine (au dessin) s’attachent à évoquer, de façon évocatrice, l’impact de la Grande Guerre sur l’univers à venir de l’auteur du Seigneur des Anneaux. Un projet intéressant qui justifiait ce retour avec les deux jeunes auteurs picards.

    Corentin Lecorsier, à gauche, et Emmanuel Beaudry.
    Cet album sur la vie de Tolkien était pensé pour coller à l’actualité et à la grande exposition consacrée à Tolkien à la BNF ?

    Emmanuel Beaudry: Alors, pas du tout. J’en ai eu l’idée bien avant qu’il y ait un tel projet d’expo. Je ne me souviens plus exactement qui m’a dit que Tolkien avait participé à la bataille de la Somme, mais cela remonte à des années. Ce devait être pas très longtemps après la sortie des films de Peter Jackson consacrés au Seigneur des anneaux, me semble-t-il. Cela m’avait marqué, car je le découvrais et j’avais trouvé cela très intéressant, forcément, de se dire qu’un tel auteur était passé par ici, par la Somme.

    D’où l’idée d’en faire un album de bande dessinée ?

    E.B. : Non. A l’époque, je ne faisais pas de scénarios de BD mais de la vidéo. Je pensais donc plutôt en faire un film documentaire. Mais il me manquait énormément d’éléments, notamment les dates et les lieux précis. A l’époque, il y avait vraiment des gros vides sur la période de sa vie pendant la Grande Guerre. Et puis les années ont passé, cela ne s’est jamais fait, mais l’idée était toujours là. Ensuite, j’ai commencé à faire de la BD et je me suis alors dit que cela pouvait aussi se traiter à travers un album de bande dessinée. Mais j’ai aussi changé de point de vue.

    Au départ, mon projet était très documentaire. Au final, ce qui m’a semblé vraiment intéressant, c’était l’auteur lui-même, ce qui a pu amener cet univers à Tolkien. Je me suis dit que son passage durant la Première Guerre avait forcément dû le marquer.

    Comment avez-vous travaillé pour bâtir votre scénario ?

    E.B.: J’ai commencé à faire des recherches. Tolkien n’a quasiment jamais parlé de sa guerre, il n’a jamais écrit sur le sujet. Sauf quelques phrases dans des lettres vers la fin de sa vie. Je me suis donc d’abord plongé dans la bataille de la Somme, pour m’imprégner de la vie vécue par les soldats, puis j’ai relu tout Tolkien afin de voir si j’y retrouvais des éléments, des points d’accroche en lien avec 14-18. J’ai ensuite écrit entièrement le scénario dans le cadre de la bourse d’écriture du conseil départemental de la somme.
    Un élément important pour moi a été la parution du livre de John Garth, Tolkien et la grande guerre, où l’on trouvait cette fois les dates et les lieux précis de passage Tolkien dans la Somme.

    C’est ce qui explique la chronologie très précise dans votre album ?

    E.B.: Oui, cet aspect est basé sur la livre de Garth. Il y a eu aussi un autre aspect de la vie de Tolkien que je ne connaissais pas: son “club littéraire” créé à Oxford, où il noue une forte amitié avec plusieurs autres élèves. Et on peut retrouver cet esprit de camaraderie dans la Communauté de l’anneau. Et puis, il y l’amour pour sa femme, bien sûr.

    L’exactitude, comme je le disais,
    ce sont toutes les dates,les éléments historiques.
    Le reste, c’est de l’exo-fiction
    Emmanuel Beaudry

    Quelle est la part d’exactitude et la part de romancé dans cet album ?

    E.B.: L’exactitude, comme je le disais, ce sont toutes les dates,les éléments historiques Le reste, c’est de l’exo-fiction. On se doute que la comparaison entre les Chars d’assaut et  les dragons s’est faite plus tard pour Tolkien, mais je me permets de le montrer ainsi pour faire comprendre la formation de l’univers de la Terre du milieu aux lecteurs.

    Un des aspects intéressant et original est que l’essentiel de la narration se fait à travers les lettres que Tolkien écrit à sa femme…

    E.B.: Je sais qu’il a écrit des lettres à son épouse durant cette époque, mais je n’en n’ai lu aucune. Je trouvais cela intéressant afin de montrer aussi la relation amoureuse très forte qu’il avait avec son épouse. Et c’était aussi une façon d’insister sur le côté linguistique, d’invention des codes, des langues.

    Pour le dessin, comment votre choix s’est-il porté sur Corentin Lecorsier ? 

    E.B.: Je cherchais un dessinateur pour ce projet et comme on finissait l’album Quatre larmes ensemble, on en parlait. Corentin m’a fait part de son intérêt et il a commencé à me soumettre des recherches graphiques.

    j’avais aussi l’impression
    d’être moi-même dans les tranchées !

    Corentin Lecorsier

    C’est impressionnant de se confronter à l’univers de Tolkien ?

    Corentin Lecorsier :  oui, c’est sûr ! C’est pourquoi je n’ai pas voulu voir les films. Sinon, j’ai fait la plupart de l’album en quelques mois. Bon, j’avais aussi l’impression d’être moi-même dans les tranchées ! Je dessinais des morts, des pelles, j’avais l’impression de creuser avec eux dans la boue.

    Il y a vraiment eu pour moi une part émotionnelle dans la réalisation de cet album. Un des mes professeurs disait qu’il n’y a pas de création sans souffrance. Et bien, j’étais vraiment dans ce truc-là.

    L’aspect émotionnel de l’histoire très bien restitué, en tout cas…

    E.B.: Merci. Mais c’était vraiment notre but que de montrer le traumatisme des soldats.

    C.L.: Quand quelqu’un est agressé, qu’il vit un événement marquant, horrible un seul instant, cela peut le marquer pour la vie. Donc lorsqu’on passe cinq mois entiers dans les tranchés à voir des camarades mourir autour de soi, cela marquer fortement, comme cela a dû forcément être le cas pour Tolkien.

    Graphiquement, on retrouve un peu le style de votre précédent album

    C.L.: Techniquement, non, c’est différent. La couverture est traitée en couleurs numériques, à la palette graphique comme mon précédent album. Mais les planches intérieures sont plus classiques : c’est de l’encrage, puis de l’aquarelle, car je trouvais que cela donnait plus de matière, le côté charbonneux de la terre retournée.

    En dessinant ce soldat sur la couverture,
    je  sentais que c’était le Hobbit arraché à sa campagne
    Corentin Lecorsier

    La couverture est très réussie, avec cet “elfe – Tommy” dont on ne perçoit pas immédiatement le côté fantastique, mais qui est très intelligemment instillé…

    E.B.: C’est en effet la petite immersion de la fantasy dans la réalité, comme dans le reste de l’album, nous voulions agir par petites touches.

    C.L : En dessinant ce soldat sur la couverture, je  sentais que c’était le Hobbit arraché à sa campagne. D’ailleurs, Tolkien lui aussi fait cette comparaison avec les soldats anglais. Ainsi, le fidèle Sam gabegie, le serviteur de Frodon dans Le Seigneur des anneaux, était la représentation des ordonnances militaires, des soldats qui sortent de leur campagne, qui sont courageux même s’ils ne le savent pas.

    Comment est née l’idée de cette couverture ?

    C.L.: On a eu plusieurs idées. Notamment une avec J.R.Tolkien plus âgé, avec sa pipe et des ombres de soldats dans la fumée, mais on mentait alors sur le contenu de l’histoire. On n’est pas dans la rétrospective mais dans le récit au présent de la guerre en 1916.

    E.B.: L’idée finale vient de Corentin, à la suite de discussions ensemble.

    C.L.: Je voulais insérer une sorte de narration cachée : la guerre qui part en fumée derrière lui, comme élément marquant et puis le détail de l’oreille, comme un détail onirique sous-jacent.

    E.B.: Il fallait aussi avoir un minimum d’impact. C’est pourquoi nous avons aussi discuté avec l’éditeur,  Contresens, pour avoir un grand format qui permette de bien apprécier les aquarelles.

    Il ne s’agit pas d’un éditeur spécialisé en bandes dessinées?

    E.B.: Il en a fait quelques autres quand même. Cela faisait très longtemps qu’il avait entendu parler du projet. J’avais croisé Joël Lévêque, des éditions Contresens, au Salon du livre de Creil voilà plusieurs années et lui avait parlé de cette idée. On s’est recroisé plus récemment et il m’avait dit: “Si vous trouvez un plus gros éditeur, je comprendrais.” On a eu des bons retours, mais pas de concrétisation, donc on l’a rappelé et il a tout de suit dit “OK”. Et puis cela a du sens d’avoir deux auteurs picards et un éditeur basé dans l’Aisne pour un tel sujet régional !

    Pour conclure, vous avez de nouveaux projets ?

    C.L.: On commence en effet à discuter d’un prochain album. Après le thriller et le récit de guerre, on s’oriente vers un projet plus jeunesse, que l’on co-scénarisait tous les deux cette fois. Nous en sommes aux recherches graphiques, dans un style plus numérique cette fois.

    E.B.: Nous n’aimons pas refaire à chaque fois les mêmes choses, les mêmes genres…

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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