Le fond de l’air n’est plus Fred

    Dans la soirée du 2 avril, Fred s’en est allé discrètement.  Il avait 82 ans, d’origine grecque (de son vrai nom Frédéric Othon Aristidès) Fred était né à Paris le 5 mars 1931. Du Titi parisien, il avait d’ailleurs la gouaille, ses contributions à des journaux comme France Dimanche, Paris Match, Le Hérisson ou Quartier latin (dont Georges Bernier, le patron sera connu plus tard sous le nom de professeur Choron) en apportent la preuve. D’ailleurs c’est, en 1960, avec le professeur Choron que Fred se lance en grand dans la presse en participant comme directeur artistique au lancement de Hara-Kiri. Mais il s’aperçoit que ce n’est pas son bonheur et il se tourne vers la bande dessinée. Ce sera  pour donner Les Petits Métiers, Le Manu-Manu, Tarsinge, l’homme Zan et Le Petit Cirque.

    En 1966, il propose alors quinze planches d’une nouvelle histoire au journal Spirou, qui les refuse. Un verdict sans appel : le dessin n’est pas bon, l’histoire non plus… Déçu mais pas découragé, Fred passe à l’ennemi et porte ses planches à Pilote (Mâtin, quel journal). À la lecture de ces planches, René Goscinny (rédacteur en chef de Pilote depuis 1963) s’enthousiasme. Il publie donc La Clairière des trois hiboux, premier épisode des aventures de Philémon. Ce sera une nouvelle déception pour Fred, les jeunes lecteurs de l’époque n’apprécient pas le dessin.  Tant pis, Fred se contentera d’écrire des  scénarios qui seront illustrés par d’autres dont Time is money, dessiné par Alexis (une autre  paire de grosse moustaches).

    Mais le bonheur n’est pas au rendez-vous ! N’être qu’un porte-plume, ce n’est pas la vocation de Fred et ses grosses moustaches se hérissent à cette idée. Un jour qu’il était dans son  bain, il se pose une question existentielle  « où va-t-on quand on se laisse aspirer par le tourbillon de la baignoire qui se vide » ? Fred imagine donc que son héros se laisse tomber dans un puits et ressurgit dans un monde merveilleux à la Lewis Caroll, deux soleils s’y lèvent sur une foule de bizarreries et de coutumes improbables réjouissantes. Fred dessine des îles en forme de lettres, sur l’une d’entre elles, il pose Philémon et son âne Il tient son scénario qu’aussitôt écrit, il porte à René Goscinny. Mais cette fois-ci, il est sûr de lui : il dessinera cette histoire lui-même ! Et Goscinny accepte. C’est le grand début d’une saga qui démarre, le 16ème volume est publié en février 2013.

    Coincé entre Tanguy et Laverdure (de Charlier et Uderzo) et Astérix (de Goscinny et Uderzo), les aventures de Philémon dans le monde des lettres de l’Atlantique portent la marque d’une profonde originalité. Personnage incongru, Philémon est un adolescent rêveur que sa haute taille contraint à se tenir toujours un peu voûté. Un visage allongé, des cheveux noirs un peu trop longs pour l’époque, il ne possède qu’une seule tenue caractéristique : un pantalon noir avec un pull rayé bleu et blanc, trop court, qui laisse voir son nombril, et il ne sait pas à quoi servent les chaussures. Doté d’un caractère doux et rêveur, Philémon est toujours accompagné de l’âne Anatole qui est son seul véritable ami. Des aventures improbables parsemaient son parcours comme autant de rendez vous amicaux pour les lecteurs dans un monde qui accélérait autour d’eux en bousculant les repères traditionnels. Philémon était un havre de paix et une part de poésie dans un monde qui devenait de plus en plus brutal.

    Mais si Philémon est le personnage emblématique de Fred, il n’est pas sa seule réussite. Dans les années 70, il écrit des chansons pour Jacques Dutronc et ils réalisent ensemble La Voiture du clair de lune et Le Sceptre, deux livres-disques pour enfants. En 1993, après quelques expériences autoéditées, dont le magnifique Magic Palace hôtel, Fred imagine pour l’imagerie Pellerin d’Épinal La Magique Lanterne magique, puis pour Futuropolis un superbe portfolio intitulé Manège. C’est alors que Le Matin de Paris lui offre une pleine page hebdomadaire qu’il occupe avec Le Journal de Jules Renard lu par Fred, une histoire qui sera publiée en 1988 chez Flammarion. En 1991, Fred signe trente-cinq scénarios de courts-métrages, réalisés, entre autres, par Daniel Vigne, Jacques Ruffio et Gérard Zingg. Ces courts films sont des merveilles de poésie et d’humour. Après Philémon – réédité en trois gros volumes dans une édition millésimée en mars 2011 – , Fred explore d’autres univers et signe plusieurs albums considérés (à juste titre) comme des chefs-d’œuvre : L’Histoire du corbac aux baskets, L’Histoire de la dernière image et L’Histoire du conteur électrique. Les nombreuses récompenses reçues pour son œuvre dont un  grand prix d’Angoulême en 1980 et la rétrospective qui lui avait été consacrée en 2012 dans ce même festival témoignent amplement de la qualité de son travail.

    Personnage lunaire, Philémon est aussi et surtout une vision poétique du monde avec une plongée dans un fantastique doux et absurde, un peu à la façon des  textes de Raymond Devos. Après nous avoir donné des jeux de mots, Fred s’en est allé, nous laissant avec des jeux de maux… Bon dernier voyage poète et allume pour nous des étoiles aux branches des nuages. Mais, les vrais héros ne meurent pas et peut être retrouverons nous bientôt Philémon  puisque le producteur Roger Frappier travaille en ce moment à une adaptation cinématographique de la série.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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