Charlie Hebdo déclenche la tempête attendue

    Le numéro de ce mercredi. Succès de ventes et de débats.

    Ce matin, en milieu de matinée, à Amiens – comme dans beaucoup d’autres villes de France sans doute – impossible de trouver Charlie Hebdo. L’effet d’annonce, hier, de la parution de nouvelles “caricatures de Mahomet”… a fait son effet sur les ventes (quitte à ce que des exemplaires soient déchirés dès qu’achetés, comme le constatait, ce midi l’AFP dans le quartier de Belleville, à Paris).

    Effet mérité au vu du contenu éditorial ? Au-delà de la “une” – plutôt marrante et réussie avec son cross over avec Intouchables – l’hebdo consacre sa dernière page, avec les “couvertures auxquelles vous avez échappé” à sept dessins sur le sujet, signés Charb, Riss et Luz. Le principal dessin, de Luz, représente un barbu en turban, allongé, nu, clin d’oeil à Brigitte Bardot dans le Mépris de Jean-Luc Godard, barbu donc qui déclare : “Et mes fesses, tu les aimes, mes fesses ?” sous le titre : “le film qui embrase le monde musulman“. Bref, tournant plutôt en dérision le brûlot islamophobe plutôt que Mahomet. Les intégristes, par ailleurs, en prennent pour leur grade dans plusieurs autres dessins : “Mahomet fait reculer le chômage des jeunes“, avec des barbus, proclamés “critiques de cinéma”, brandissant des briquets ou “connerie salafiste : tous les prétextes sont bons“, avec un salafiste dénonçant une “représentation insultante de notre prophète“… avec une image de Bugs Bunny).

    Une prise de position pour la liberté d’expression

    En pages intérieures, Charb revient aussi sur le “film scandaleux sur Mahomet“, mais c’est surtout en page 2 que le journal affiche ses positions, à travers un court texte de Charb, “Rire, bordel de Dieu !” – enrichi d’une dizaine de dessins – ou il réaffirme le droit à la satire, et justifie la raison d’être de ce numéro un peu spécial : “La liberté de nous marrer sans aucune retenue, la loi nous la donnait déjà, la violence systématique des extrémistes nous la donne aussi. Merci, bande de cons.”  Un affichage, frontal, en défense de la liberté d’expression, qui n’est pas franchement partagée par toute la classe politique ce mercredi.

    … Une provocation

    Ainsi, l’ancien ministre UMP Laurent Wauquiez, qui est pour la liberté d’expression, mais dans «la retenue», qui invente pour l’occasion un nouveau concept : la liberté d’expression à consommer de façon modérée (“Il n’y a pas de limite à la liberté d’expression, mais il peut y avoir de la retenue“…). Rama Yade, ex-ministre de Nicolas Sarkozy, désormais à l’Union des démocrates et indépendants (UDI) de Borloo, est plus claire dans le désaveu : si la liberté de la presse est pour elle, un «droit inébranlable, là je pense que c’est la Une de trop. On sent que ça a été fait dans un objectif de provocation, dans un contexte particulièrement dur dans le monde aujourd’hui, avec ces manifestations musulmanes un peu partout dans le monde(contre le film islamophobe)». Brice Hortefeux voit lui dans le numéro de Charlie Hebdo une “provocation inutile” – à ne pas confondre, sans doute, avec une blague sur le nombre excessif “d’Auvergnats” dans les conventions de l’UMP… Quant au Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, après avoir affirmé la veille sa «désapprobation face à tout excès», il incitait implicitement ce matin les musulmans à déposer plainte : «si vraiment des personnes se sentent heurtées dans leurs convictions et pensent qu’il y a eu dépassement du droit – nous sommes dans un Etat de droit, cet Etat de droit doit être totalement respecté -, elles peuvent saisir les tribunaux

    “Une certaine tradition”

    Sans surprise, les principaux responsables religieux sont sur la même ligne. Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Richard Prasquier a désapprouvé ces caricatures, «forme de panache irresponsable» ; Mgr André Vingt-Trois, président de l’épiscopat français a souligné: «Je ne veux pas les voir. Je pense que ce genre de provocations ne prospèrent que si elles suscitent l’intérêt. Je ne m’intéresse
    pas à ces provocations » et le président du Conseil français du culte
    musulman, Mohammed Moussaoui, évoque des «dessins insultants à l’égard du prophète de l’islam» et condamne «avec la plus grande vigueur ce nouvel acte islamophobe qui vise à offenser délibérément les sentiments des Musulmans» (tout en lançant un appel aux musulmans de France à ne pas céder à la provocation et les exhortant à exprimer leur indignation dans la “sérénité avec des moyens légaux“).

    Pour l’heure, les soutiens les plus affirmés à l’hebdo satirique ont été exprimés par François Fillon («Je défends Charlie Hebdo, je défends la liberté d’expression et je pense qu’on ne doit pas céder un pouce de terrain dans ce domaine-là») et Marine Le Pen qui, une fois précisé qu’elle «déplore tout ce qui peut heurter les croyances, la foi», rappelle que la «liberté d’expression dont découle la liberté de la presse» n’est «pas négociable». Mais c’est Pierre Laurent, du PCF, qui a sans doute le mieux résumé la situation, hier : «Charlie Hebdo fait partie d’une certaine tradition. A ce que je sache, le délit de blasphème n’existe pas dans notre pays. Après, il y a des gens qui aiment et des gens qui n’aiment pas Charlie Hebdo». Et de souligner aussi qu’«il ne faut pas exagérer  la situation et ne pas faire de la publication de ces caricatures un drame qui n’en est pas un

    Côté auteurs, on notera, enfin, le bon dessin de Martin Vidberg, le “monsieur patate” hébergé par le Monde. Qui pointe, une fois encore, que tout dépend du regard que l’on porte sur une oeuvre.

     

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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