Retour sur un débat sans préjugés sur la bande dessinée au festival d’Amiens

    Il fallait bien une journée pour espérer « en finir avec les préjugés sur la bande dessinée », thème choisi par le festival d’Amiens pour sa journée à destination des professionnels du livre, ce 3 juin. A défaut de conclure, ce fut un riche et intense moment de réflexion et d’échanges, nourris par trois bons connaisseurs du médium: Benoît Peeters, Jean-Christophe Ogier et Benoît Mouchart.

    Jean-Christophe Ogier, Alexandra Oury et Benoît Mouchart

    Le temps m’avait manqué pour revenir un peu plus précisément sur cette riche journée destinée à “battre en brèche les préjugés sur la bande dessinée”. Et qui, au final, a participé à cerner quelques idées reçues sur le sujet.

    Un médium jeune, de près de deux siècles

    Première idée préconçue, l’absence de profondeur culturelle et littéraire. Pourtant, comme l’a rappelé Benoît Peeters (scénariste des Cités obscures, grand spécialiste de Hergé et théoricien du 9e art), c’est peut-être bien à Goethe que l’on doit la naissance de ce médium ! L’auteur allemand aurait en effet incité le Suisse Rodolphe Töpfer à publier au milieu du XIXe siècle ses carnets associant texte et images. Et ce dernier, dès le début, a conscience d’établir une pratique distincte. Comme il le note dans un résumé célèbre : «Les dessins, sans ce texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans les dessins, ne signifierait rien. Le tout ensemble forme une sorte de roman d’autant plus original qu’il ne ressemble pas mieux à un roman qu’à autre chose ». De quoi relativiser aussi l’idée que la réflexion sur l’art séquentiel n’est que récente…

    Après Töpfer, à qui l’on doit aussi le sens du découpage, le placement des textes (comme des images choisies par Benoît Peeter le montraient avec éclat), d’autres grands auteurs européens (Nadar ou Gustave Doré) vont se saisir de cette forme de récits illustrés. Mais la seconde naissance de la BD s’opère de l’autre côté de l’Atlantique, trouvant son essor dans la presse et faisant émerger ses premiers personnages vedettes comme le Yellow Kid  ou Little Nemo in Slumberland. Et, souligne Benoît Peeters: “si Töpfer a inventé la bande, c’est McKay dans Little Nemo qui invente la planche” (repassant l’Atlantique, Hergé inventera ensuite le concept d’Album avec Tintin chez les Soviets).

    Mais c’est aussi sans doute là, au tournant du siècle que la bande dessinée va perdre son côté “littéraire” pour devenir un médium plus grand public, populaire – et donc méprisé par une certaine élite (qui n’est pas réductible au seul Finkielkraut…).

    Le XXe siècle aura pourtant vu la bande dessinée largement évoluer, tandis que le secteur a vu son économie évoluer, d’une diffusion avant tout dans la presse et les magazines à des sorties désormais essentiellement sous forme d’albums. Passant d’un domaine très largement « jeunesse », la BD s’enrichit désormais d’albums plus diversifiés, voire à une production importante aujourd’hui d’oeuvres « d’auteurs », avec des genres également élargis, abordant l’autobiographie, le reportage, etc.  « La bande dessinée a encore beaucoup de surprises à nous donner, a souligné Benoît Mouchart, ex-directeur du festival d’Angoulême et directeur éditorial chez Casterman. Et elle donne le sentiment d’être encore un art jeune.»

    Des espoirs économiques qui déchantent

    Reste que si l’avenir artistique est toujours là, la pérennité économique l’est moins. Par ailleurs co-fondateur des Etats généraux de la bande dessinée, Benoît Peeters l’a rappelé : des publications en revue, qui sont montées puis ont décliné vers les années 1980, on est passé aux albums, y voyant une source de croissance et d’élargissement du lectorat. Mais on déchante aussi. Et aujourd’hui, il est “de plus en plus difficile de vivre et de faire vivre la bd.” Les différentes études sur la situation économique sont là pour le démontrer.

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    Benoît Peeters

    Si cette crise qui touche les auteurs atteint aussi les albums et les éditeurs. Benoît Mouchart y va de sa comparaison chiffrée – édifiante : si l’on vend aujourd’hui 40 millions d’albums par an, c’est pour 4000 nouveautés annuelles, alors qu’on vendait 30 millions d’albums en 1983, pour 700 nouveautés seulement.

    Autre idée reçue rejetée ainsi par Benoît Mouchart, de la vénérable maison d’éditions de Tintin et Corto Maltese, celle d’une division nette entre « gros éditeurs qui se feraient plein d’argent et des petits indé qui feraient ça par passion ». Déjà, rappelle-t-il, le chiffre d’affaires de Gallimard (qui comprend notamment Casterman, Futuropolis) est l’équivalent de celui d’un gros hypermarché. Bref, ce n’est pas Hollywood. De plus, a-t-il expliqué : «Près de 60% des livres que nous publions ne nous font pas gagner de l’argent ». Donc, argumentant pro domo, ce n’est « pas un pêché de penser son catalogue dans le souci de l’équilibre, avec des locomotives et des auteurs émergents ». Sans compter – autre idée reçue – qu’il est parfois difficile de juger du succès potentiel d’un auteur. Apparue dans “la marge”, une Marjane Satrapi ou un Riad Sattouf (dont un éditeur, à Angoulême, avait assuré à Benoît Mouchart qu’il ne marcherait jamais car trop “underground”) font figure aujourd’hui de locomotives. Et une belle série comme le Transperceneige n’est devenue un best seller que depuis la sortie sur les écrans du film.

    Une reconnaissance culturelle partielle et contestée

    Paradoxe, encore, d’une meilleure reconnaissance artistique (toute relative) du médium BD, mais d’une évolution qui l’a transformé de « mass media » à un produit de « niche ». Et, qui plus est, guère reconnu socialement. « En 2016, la bande dessinée n’est pas encore une expression artistique reconnue, un objet culturel identifié », tranche Benoît Mouchart, multiples exemples à l’appui de cette sous-estimation de la création en bande dessinée au sein des institutions politiques, culturelles ou médiatiques.
    A l’image des musées qui conçoivent surtout la BD comme alibi ou prétexte à amener des nouveaux visiteurs, mais considérées comme un art mineur. Ainsi rappelle Benoît Mouchart, l’expo Hergé fut exposé au sous-sol du centre Pompidou (et n’eut pas droit à un affichage sur la façade) et celle sur Art Spiegelman fut installé au sein de la bibliothèque, pas dans l’espace muséal. De manière plus anecdotique, l’éditeur de Casterman a aussi évoqué un échange, en 2011, avec le directeur d’un grand musée parisien, tout fier de lui dire qu’il s’était « toujours intéressé à la sous-culture »…

    Une médiatisation toujours à faire

    Bref, si la bande dessinée est une forme culturelle autonome, cette idée ne semble pas partagée par les institutions, l’Education nationale et le lectorat, en dehors de la niche des lecteurs de BD. Et ce sentiment rejaillit aussi sur les “bédéphiles”. Contrairement aux cinéphiles qui se piquent d’érudition sur l’histoire et le patrimoine du cinéma, les amateurs de BD semblent trop souvent trouver normal de se limiter à la chasse aux autographes et au fétichisme de l’édition originale, trouvant bizarre, voir “intello” de se pencher sur l’histoire et les références du genre.
    Symptomatiquement, comme l’a noté Benoît Mouchart, cinquante ans après la fameuse couv’ de l’Express sur Astérix, c’est le plus souvent sous le prisme économique que les “grands médias” généralistes traite la bande dessinée.

    A cette méconnaissance de la richesse historique – et mondiale – du médium s’ajoute aussi… sa difficulté d’appréhension. Comme l’a noté Jean-Christophe Ogier (le “M.BD” de France-Info, dont la chronique dominicale est très réputée dans le milieu du 9e art) et contrairement à la principale idée reçue, “c’est un paradoxe de croire que la bande dessinée est très simple d’accès. C’est d’une grande complexité narrative. Si l’on n’a pas grandi avec, c’est compliqué…Mais souvent les gens n’osent pas dire qu’ils ne savent pas lire de la bande dessinée“.

    Il est donc important de médiatiser ces pratiques, cette approche, pour faire savoir qu’il y a des choses importantes en BD, que celles-ci font partie de notre “patrimoine culturel de base”, comme une « autre lecture que la littérature, pas inférieure, mais différente », selon la formule de Benoît Mouchart.

    Côté médiation et médiatisation, pourtant assure Jean-Christophe Ogier « Il y a aujourd’hui plein de journalistes qui parlent bien de bande dessinée. Et il est possible désormais de l’évoquer comme on évoque la littérature ».  Mais, qu’il s’agisse des journalistes ou des éditeurs, cela reste une forme de « militantisme » et le fait d’individus plus que de stratégies concertées, de priorités éditoriales ou de prise en compte de politiques culturelles affirmées.
    Ce qui ramène à la part « artisanale » de ce médium. C’est aussi ce qui explique l’essor des festivals de bande dessinée pour Jean-Christophe Ogier. Ceux-ci naissent comme une façon de faire de la médiation sur la bande dessinée pour combler un manque chez les passionnés.

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    Jean-Christophe Ogier et Benoît Mouchart.

     

     

     

     

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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