La reine des abeilles au pays angoissant des gratte-ciel

    Gramercy Park, Timothée de Fombelle (scénario), Christian Cailleaux (dessin). Gallimard Bande Dessinée, 104 pages, 20 euros.

    New York 1954. Au milieu des gratte-ciel, une jeune femme aussi belle que mystérieuse s’occupe de ruches installées sur le toit d’un immeuble. Cette ancienne danseuse à l’Opéra de Paris, venue en Amérique par amour pour un jeune militaire américain, règne en maîtresse sur ces abeilles évoluant dans ce décor insolite. Dans l’immeuble d’en face, vit un caïd de la pègre restant cloîtré chez lui, à l’exception d’une sortie hebdomadaire pour une destination inconnue.
    Entre ces deux êtres que tout oppose, un parc privé réservé à l’élite urbaine : « Gramercy Park » surveillé de près par des policiers.
    C’est dans ce huis-clos tendu et angoissant qu’évoluent ces personnages dont les fêlures profondes montreront qu’ils sont plus liés qu’on ne le pense.  Lentement mais sûrement l’intrigue va ainsi se mettre en place avec un suspense haletant, faisant des allers-retours dans le passé permettant d’éclairer le présent.  Jusqu’au dénouement final qui devrait en surprendre plus d’un.

    Avec Gramercy Park, l’écrivain Timothée de Fombelle et le dessinateur Christian Cailleaux (à qui l’on doit, l’an passé, une belle évocation de Jacques Prévert) livrent un superbe récit psychologique et mélodramatique, digne d’un polar noir américain. Le décor est planté dès le début de l’histoire par une superbe introduction d’une dizaine de pages portée par la voix off de l’héroïne Madeleine.
    « La consolation. Tous, ils cherchent la consolation », scande la narratrice tandis qu’on pénètre dans le dédale urbain new-yorkais, montrant derrière les fenêtres des scènes de la vie citadine : couples s’enlaçant ou se disputant, homme seul au bord du vide…  Un découpage dynamique et très cinématographique qui fait immédiatement penser au formidable film du maître du suspense Alfred Hitchcock Fenêtre sur cour. C’est d’ailleurs cette ambiance de l’Amérique des années 50 qui est parfaitement restituée avec ses cases aérées et aériennes mettant en perspective les grands immeubles de la “Grande Pomme” et son aspect de forteresse labyrinthique où les personnages semblent pris au piège.

    Graphiquement, le trait de Christian Cailleaux, un crayonné ligne claire agrémenté de couleurs vives au fusain, restitue parfaitement l’ambiance de cette bande dessinée noire.
    Couleurs grises et sombres pour évoquer l’atmosphère pluvieuse et lourde du présent, couleurs plus chatoyantes pour les jours heureux du passé, notamment à Paris lors de la rencontre entre Madeleine et son boy-friend débarqué en France durant la guerre. On sent aussi la volonté du dessinateur de dessiner ses personnages avec une certaine tendresse pour les icônes du cinéma américain des années 50,  comme pour Madeleine dont le physique évoque celui d’Audrey Hepburn (voire Jean Seberg).

    Avec Christian de Fombelle qui signe ici son premier scénario de bande dessinée (Coup de cœur France Inter), ce duo d’auteurs signe un magnifique album, à la fois triste et poétique où l’on apprendra que comme pour les abeilles, la patience est une vertu précieuse pour qui veut arriver à ses fins…

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    • Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

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