Hommage à une grande dame, Miss Davis

     Miss Davis, Sybille Titeux de la Croix (scénario), Améziane Hammouche (dessin). Editions du Rocher, 198 pages, 19,50 euros.

    La vie et les combats d’Angela Davis racontés dans une bande dessinée éclairante. C’est le pari tenté (et plutôt réussi à mes yeux) par la scénariste Sybille Titeux de la Croix et le dessinateur Améziane Hammouche, nourri aux comics. Les deux auteurs ayant une affection particulière pour les Etats-Unis et leurs antihéros. Ils avaient ainsi déjà collaboré ensemble pour le roman graphique Muhammad « The Greatest » Ali.

    A travers ce nouvel album biographique, Titeux de la Croix et Hammouche mettent en lumière le parcours d’Angela Davis, l’une, si ce n’est la plus grande militante afro-américaine, avec Rosa Parks. Une voix qui s’est levée contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un fléau qui continue malheureusement à sévir encore aujourd’hui dans l’Amérique de Trump mais sous d’autres formes. Les nombreuses bavures policières visant essentiellement les Noirs peuvent en attester.

    Divisé en quatre parties (enfance, combats, emprisonnement et procès), le récit débute dans les années 1940 à Birmingham, en Alabama, où prospère le  Ku Klux Klan qui a littéralement pignon sur rue. C’est dans cet état raciste du sud qu’Angela Yvonne Davis voit le jour.

    Elle est rapidement bercée par la conscience politique de ses parents militants. Sa mère a notamment participé à des mouvements antiracistes dont l’un réclamait la libération des Scottsboro Boys : neuf jeunes afro-américains accusés, à tort, d’avoir violé deux femmes blanches dans un train de marchandises en 1931. C’est dans cette atmosphère de perpétuelle injustice qu’Angela grandit. Elle vit alors dans le quartier « Dynamite Hill », tristement surnommé ainsi en raison du plasticage régulier des maisons où vivent des familles noires par le KKK.

    On fait très vite connaissance avec la jeune Angela – déjà passionnée par la lecture – et ses petits camarades de classe dont l’attachante Cynthia qui ne réalisera pas ses rêves en perdant  la vie dans l’attentat de l’église de la 16e rue en 1963. Un déclic dans l’engagement d’Angela Davis qui apprendra la terrible nouvelle six jours plus tard lors d’un séjour étudiant à Biarritz. C’est en Europe que la future icone de l’antiracisme se forge une conscience politique en étudiant Kant, Hegel et surtout Marx.

    De son expérience, elle théorisera le lien entre lutte des classes et ségrégation raciale. « Le mouvement de libération Noir et les autres luttes progressistes se développant en ampleur et en intensité, le système judiciaire et son corollaire, le système pénal, deviennent par conséquent des armes clefs dans la lutte menée par l’état pour préserver les conditions existantes de domination de classe et, de ce fait, le racisme, la pauvreté et la guerre », écrira-t-elle.

    Particulièrement rythmé, le récit reprend au cœur de l’Amérique ségrégationniste. On voit Angela Davis se rapprocher progressivement (et dangereusement) des fameux Black Panthers, gangrenés par les luttes intestines qui touchent la plupart des groupes révolutionnaires.  Mais aussi et surtout du Che Lumumba Club, parti communiste… noir. La jeune femme à la coupe afro effectuera même un voyage à Cuba qui la marquera pour toujours. Un engagement fort dans l’Amérique de Reagan où la chasse aux communistes ainsi que le programme Cointelpro du FBI créé  par John Edgar Hoover (habilement décrit et décrypté par les auteurs) ne laissent pas de répit aux activistes Afro-américains.

    Une grande partie de l’album est ensuite consacrée aux années sombres d’Angela Davis qui commence à susciter l’intérêt des médias, notamment de la jeune journaliste Seymour June qui se bat, de son côté, pour s’imposer dans un milieu machiste peinant à intégrer les femmes, blanches ou noires… Pour ma part, j’ignore si cette journaliste a vraiment existé malgré ma recherche pour résoudre cette interrogation. Des articles de presse écrits sous sa plume jalonnent toute la bande dessinée et nous éclairent sur le contexte politique et sociétal de l’époque. Qui se résume en un mot : bouillonnant.

    Le destin d’Angela Davis bascule en 1970 lorsque la police trouve dans ses affaires une arme qui aurait servi à l’attaque du tribunal du comté de Marin. On ne saura jamais vraiment si elle a, ou non, fourni l’arme du crime. Une part d’ombre que demeure en elle et que l’album n’aborde pas. Dès lors, elle devient l’ennemi public numéro un, un symbole de la cause noire à étouffer pour tous ceux qui considèrent l’homme Noir comme un citoyen de seconde zone.

    Arrêtée pour être condamnée à mort, celle que l’on commence à appeler Miss Davis doit combattre tous les rouages d’un système fait pour la casser à l’image de son incarcération à la prison pour femmes de New York suivi de son placement à l’isolement dans l’unité… psychiatrique.

    Cette partie du récit est particulièrement réussie et l’on mesure à quel point il lui a fallu résister, sans jamais trahir ses idéaux, malgré les épreuves. Un passage dessiné, parfois esquissé, en noir et blanc, comme pour mieux saisir la profonde déshumanisation de cette période. Mais qui, au final, nous fait sentir plus proche d’Angela Davis. Grâce notamment à la médiatisation, son combat devient celui de nombreux Américains et pas uniquement des Noirs comme on le constate lors de la création du Comité national uni pour la libération d’Angela Davis. Le monde entier connaît son histoire et demande sa libération. En 1972, elle sera finalement déclarée non coupable à l’issue de son procès.

    Toujours en vie, elle continue, encore aujourd’hui, à lutter pour les minorités et les prisonniers politiques mais aussi contre la peine de mort. La bande dessinée évoque également en filigrane sa lutte pour l’égalité homme-femme mais aussi,  de façon plus pudique, son homosexualité naissante, finalement assumée en 1997 lors d’une interview pour Out Magazine.

    Coup de chapeau donc aux auteurs, en particulier à Ameziane Hammouche qui fait mouche avec de belles planches, parfois muettes pour mieux laisser transparaître l’émotion. Celle montrant la mort de Cynthia, particulièrement poignante, me reste encore en mémoire même si je préfère retenir la  magnifique quatrième de couverture montrant une fière Angela Davis, debout, le poing levé, celui des Black Panthers, à la manière de Tommie Smith et John Carlos lors des Jeux Olympiques de 1968 à Mexico.

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