Jacques Tardi retourne au camp d’internement (à Compiègne cette fois)

    Pendant plus d’un mois encore, il est possible de découvrir des planches originales de Stalag IIB, la trilogie de Jacques Tardi au Mémorial du camp d’internement de Royallieu, à Compiègne. Une belle mise en abîme bien scénographiée. Présentation et entretien avec Tardi.

    photo Daniel Muraz
    Jacques Tardi et Dominique Grange (sa compagne) devant un agrandissement géant de la couverture du tome 1 de l’album “Stalag IIB”.

    Une bande dessinée sur des prisonniers en camp d’internement exposée dans un camp d’internement. C’est l’idée et le concept – réussi – de cette installation d’une quarantaine de planches originales de Stalag IIB au Mémorial de l’internement et de la déportation de Royallieu, à Compiègne, dans l’Oise.

    Débutée le 17 septembre et visible jusqu’au 17 novembre, cette expo marque aussi l’entrée de la bande dessinée dans le site, comme vecteur d’ouverture et de perception différente du sujet. C’est aussi une des premières fois, à travers la trilogie de Jaques Tardi sur la guerre de son père en 1940-1944, que le Mémorial se penche sur ces “prisonniers de guerre”, généralement oubliés à l’ombre tutélaire des déportés en transit vers les camps de concentration nazis. Ici, leur existence s’impose à travers le choix des planches, privilégiant des séquences de vie quotidiennes: les baraquements et leur empilement de lits, les revues dans la cour, mais aussi des détails plus triviaux comme les toilettes improvisées en plein air, ou, plus singulier et tragique, la longue marche de 1944 pour échapper à l’avancée de l’armée rouge.

    photo Daniel Muraz
    Parmi les objets accompagnant les planches exposées, un portrait et une plaque de René Tardi.

    Le lieu, ancien casernement militaire devenu camp d’internement le temps de la guerre avant de retrouver son régiment jusqu’à sa démilitarisation définitive, s’il n’a pas l’aspect précaire des baraquements en bois, conserve une froideur toute militaire. Une sobriété qui se retrouve dans l’accrochage des planches, réparties en trois grands espaces retraçant, chronologiquement, le déroulement du conflit. D’entrée, le visiteur est accueilli par un dessin géant, sur bâche, d’un mirador. Plus loin, Tardi père et fils, apportent une dimension humaine et personnelle à l’ensemble. Autres apports sensibles et émouvants, la présence d’un des carnets de René Tardi, mais aussi de son “pélican”, sculpté en captivité – mis en regard de la planche où il apparaît dans le récit – ainsi que des dessins faits par René Tardi mais aussi par Jean Grange, le père de Dominique Grange, chanteuse engagée et compagne de Tardi, qui, lui aussi connu l’emprisonnement dans un autre Stalag.

    Le “pélican” en bois sculpté par René Tardi (pour faire un porte-cigarettes)….
    photo Daniel Muraz
    … Pélican mis en regard avec la planche où est reproduit l’objet.

    René Tardi, à la différence de milliers de soldats français et britanniques en 1940, n’est pas passé par Compiègne. Capturé dans la Somme, après une bataille de chars courageuse mais inutile, il sera envoyé en Poméranie, aux confins de la Prusse et de la Pologne. Il y restera une bonne partie de la guerre, en ramènera de nombreux souvenirs qui serviront ensuite à Jacques Tardi pour raconter cette saga pathétique et si humaine. Occasion donc aussi de revenir avec l’auteur, à Royallieu lors du vernissage de l’expo, ce 20 septembre, sur sa trilogie Stalag IIB, son oeuvre peut-être la plus personnelle, magistral roman graphique en trois volumes, de plus de 400 pages réalisées en six ans.

    Jacques Tardi, comment est né ce projet. Et cette idée, après 14-18, de vous intéresser à cet aspect de la Seconde Guerre mondiale ?

    La Première guerre mondiale, celle du grand-père ; la deuxième guerre, celle du papa, c’est toute notre histoire d’avoir été abrutis par ces deux conflits, d’avoir entendu parler de cela en permanence.

    photo Daniel Muraz
    Un des carnets de souvenir de René Tardi, qui a servi à Jacques Tardi pour nourrir sa trilogie.

    Pour la Première guerre mondiale, c’est ma grand-mère qui m’en parlait – mon grand-père étant mort quand je devais avoir 7 ou 8 ans. Pour la Seconde guerre, c’était du direct, mais mon père en parlait en désordre. Donc, je lui ait dit : “mais écris moi ça dans l’ordre chronologique.” Ce qu’il a fait, dans cinq ou six petits carnets. J’ai tout lu, je me suis dit qu’un jour j’en ferai quelque chose, puis je les ai posé sur une étagère, parce que je terminais un album d’Adèle Blanc-Sec ou quelque chose d’autre. Et mon père est mort. Ce qui était terrible, c’est que j’avais encore plein de questions à lui poser. Et il aurait répondu car il avait une très bonne mémoire. Mais c’était trop tard…

    D’où l’insertion dans l’album de ce gamin, vous-même, d’abord métaphorique avant votre naissance, puis bien réel ?

    J’ai été obligé d’introduire ce gamin – moi enfant – qui pose des questions auquel mon père ne répond pas. Parce que je n’ai pas la réponse. Et puis le fait d’avoir deux personnes qui dialoguent permet d’alléger le récit. Mais la principale raison qui m’a poussé à introduire ce gamin, c’est pour les questions restées sans réponse.

    Ces questions, quelles sont-elles ?

    Par exemple, il y a celles sur l’évasion. Tous les prisonniers avaient un projet d’évasion. Mon père devait s’évader avec un pote à lui, car c’est rassurant de partir à deux. Ma mère a envoyé tout le matériel nécessaire : une boussole, une carte, de l’argent. Mais comment a-t-il fait pour demander ça à ma mère ? Et comment a-t-elle compris cette demande forcément implicite ? Et donc, elle envoie tout ça dans des pots de saindoux. Mais tous les colis de prisonniers étaient contrôlés, les boîtes de conserve étaient éventrées, en prenant un malin plaisir à mélanger le chocolat avec les fayots. Et là, donc, je n’ai pas de réponses.

    De même, il existe des milliers d’images de prisonniers qui se sont pris mutuellement en photos. Il ne s’agit pas de photos « officielles » du camp. Là encore, il fallait un appareil photo. De la pellicule. D’où venaient ces appareils ? Est-ce que les prisonniers les achetaient en soudoyant les gardiens ? Voilà, c’est ce type de questions qui ne trouveront pas de réponses.

    photo Daniel Muraz
    A gauche, un dessin de captivité de Jean Grange ; à droite, un croquis de René Tardi

    Malgré ces interrogations, ce qui est fascinant dans cette trilogie, c’est la sensation de véracité qui s’en dégage. Tout cela découle des carnets de votre père ? Du trajet que vous avez refait de son périple ?

    Des carnets. Le trajet m’a été utile surtout pour les décors, qui n’ont pas tellement bougé en fait. Et les décors donnent aussi des informations. Les forêts marécageuses, sinistres, c’est intéressant et important au niveau de l’image. Et il faut aller sur place pour se rendre compte. Pour cela, j’avais un petit carnet de mon père, fait à l’époque, où il avait noté uniquement le kilométrage qu’il parcourait et les noms des patelins traversés. Donc, sur ce plan, il m’était facile de refaire son parcours.

    La tonalité des albums est assez similaires à celle vos albums sur 14-18 avec un regard critique, non dénué d’amertume. Est-ce le reflet des carnets de votre père ou de votre propre regard sur le sujet ?

    Il faut bien savoir que la plupart de ces prisonniers sont rentrés très en colère. C’est ce qui ressort quand on lit des témoignages, souvent racontés par des enfants de prisonniers. En plus, on leur a dit que la défaite était leur faute. Donc, ils ont fermé leur gueule ! Mon père, quand il est rentré, était écoeuré. On ne pouvait plus rien tirer de ces types, partis gentils et qui sont rentrés grossiers, hors d’eux.

    photo Daniel Muraz
    Une des salles de l’exposition.

    Avec Stalag 2B, l’idée était de redonner une forme de dignité à ces types ordinaires ?

    Dignité, je ne sais pas. J’ai essayé de raconter ce qu’ils avaient vécu, la manière dont ils avaient ressenti les choses.

    Il y a bien sûr une dimension très personnelle dans ce récit…

    Mon père, lui, s’était engagé avant la guerre, dans un régiment de chars implanté à côté de chez lui, à Valence, dans la Drôme, un régiment de chars “alpins”! Il l’a fait parce qu’il était passionné de mécanique, mais aussi pour fuir son père, qui était très autoritaire. Et quand la guerre éclate, on l’envoie sur les champs de bataille dans le Nord. Et du coup, d’ailleurs, les Italiens en profitent ; c’est le fameux coup de poignard dans le dos. Mon père, lui va être fait prisonnier dans la Somme. Narrativement, cela tombe bien. Car il est capturé près de l’endroit où son propre père s’est battu en 14-18. Ensuite, il y a ce trajet de retour insensé, avec des boucles, des retours en arrière. C’est le moment où les nazis imaginent pouvoir s’allier avec les Américains et les Occidentaux contre les soviétiques. Cela ne se fera pas, mais on saisit que les cortèges de prisonniers sont alors en quelque sorte pris en otages de cette géopolitique.

    Tout cela fonctionne très bien sans que j’ai besoin d’imaginer quoi que ce soit. Donc je raconte en me basant aussi sur des souvenirs, des choses entendues…

    Envisagiez-vous dès le départ une histoire aussi ample, allant jusque dans les années 50 ?

    L’intérêt de montrer l’histoire jusque dans les années 50, c’est qu’elle forme un tour. A la libération, mon père est toujours militaire et l’ironie, c’est qu’il retourne en Allemagne, avec l’armée d’occupation française ! Je trouvais ça drôle d’une certaine façon. Cela permet aussi de saisir le contraste de l’époque. L’Allemagne est bien sûr en ruines ; enfant, j’allais m’amuser dans les décombres et j’ai même un copain qui va se faire arracher un bras en jouant avec une grenade trouvée. C’est le lendemain dramatique de cette guerre, il y a une suite logique.

    Mais en même temps, l’industrie est repartie en Allemagne. Mon père s’achète, d’occasion, une voiture… une Volkswagen bien sûr; ma mère aura un frigo AEG, moi j’ai plein de jouets, des crayons de couleurs. C’est un peu insensé, alors qu’en France à l’époque, on en est encore aux tickets d’alimentation jusqu’au début des années 50.
    Et puis, le retour en France de la famille, cela montre un personnage comme mon père qui n’a pas de diplôme, pas de vrai métier, qui a eu une grande partie de sa jeunesse et de sa vie gâchée et qui va se retrouver commerçant, gérant de pompes à essence.

    photo Daniel Muraz
    Autre vue générale de l’expo

    Autre aspect personnel, le père de votre compagne, Dominique Grange a aussi vécu cette période d’internement…

    Oui, comme des milliers de personnes qui ont vécu la même chose, ou des situations équivalentes. Et ce qui est intéressant, c’est qu’à travers le parcours d’un type, on déborde sur la grande Histoire.

    Et d’ailleurs, j’ai reçu un courrier considérable au sujet de cette trilogie, courrier auquel je n’ai pas encore pu totalement répondre. Donc, ça a touché des gens, enfants ou petit-enfants de prisonniers du Stalag 2B ou d’autres stalags. Et d’autres personnes me disaient ne jamais avoir entendu parler de cela, qu’ils en prenaient connaissance avec ces dessins.

    Avez-vous l’intention de poursuivre cette évocation historique française, vers d’autres traumas qui ont suivi, par exemple la Guerre d’Algérie ? 

    Oui, j’y travaille en ce moment (sourires).

    Que vous inspire une exposition de vos planches dans un camp d’internement ?

    Le Stalag IIB était en planches, ce n’est donc pas l’architecture de Royallieu, mais cela reste de l’architecture militaire magnifique, c’est un décor connu qui cause tout seul, qui est sinistre aussi.

    photo Daniel Muraz
    Stalag IIB in situ…
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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