Jean-Yves Le Naour : “Un regard pointilliste sur Verdun”

    Pour clôturer la mini-série récente autour d’albums en lien avec 14-18, entretien avec l’historien et scénariste Jean-Yves Le Naour, au sujet de sa belle trilogie consacrée à Verdun, dont le dernier tome est paru en début d’année.

    Jean-Yves Le Naour, auteur, entre autre, d’une trilogie en bande dessinée autour de Verdun (éditions Grand Angle / Bamboo)

    Jean-Yves Le Naour, le tome 3 de Verdun vient de sortir au printemps. Comment est né l’idée de cette série ? Etait-ce votre idée ou une commande de votre éditeur ?

    Verdun, c’était une idée à moi. Chez Bamboo, j’avais déjà fait plusieurs livres sur 14-18, La faute au midi, Les Taxis de la Marne, François-Ferdinand. Et 14-18, c’est ma partie. Mais, Je les remercie car ce n’était pas évident de se lancer là-dedans. Il y a eu tellement d’ouvrages et d’albums de BD au début de la commémoration du centenaire qu’il y avait un risque de saturation du public et des libraires. Le fait de m’avoir suivi et de m’avoir fait confiance sur ce sujet était une prise de risque, même si au final le public a répondu présent.

    On peut trouver une complémentarité entre vos trois récits, indépendants et distincts : le tome 1, c’est le déclenchement de la bataille, le tome 2, c’est l’héroïsme des Poilus qu’on associe traditionnellement à Verdun et le troisième tome apporte un regard très différent, sur “l’après”. Vous aviez pensé cela dès le départ ?

    Oui, tout à fait. Et je pense que ce fil se tient. Il y a en effet “l’avant”, le “pendant” et “l’après”. A un moment, Marko, le dessinateur et mon éditeur m’ont même demandé d’envisager un quatrième tome. Et, c’est assez rare, mais j’ai refusé parce que cette unité se serait perdu en ajoutant un autre tome. Cette série n’apporte pas une vision globale de la bataille de Verdun, mais cela permet de comprendre beaucoup de choses, je crois, de façon un peu pointilliste. Et c’est donc un triptyque qui ne peut pas être poursuivi.

    Les fusillés de 14-18,

    c’est notre mauvaise conscience

    Pour en revenir au dernier tome, Les fusillés de Fleury, il est peut être le plus difficile narrativement, avec les flash back, les discussions nombreuses, mais en même temps c’est aussi le plus fascinant. Vous mettez en lumière un épisode très méconnu qui va mobiliser et entraîner des politiques, des journalistes, tout l’Etat-major…

    C’est une histoire complètement folle de fusillés sommaires, de fusillés sans jugement. Avec une logique absurde: quand il y a une erreur judiciaire, elle peut éventuellement être réparée. La Cour de Cassation peut casser le jugement et réhabiliter officiellement les morts. Mais là, on ne peut casser le jugement, puisqu’il n’y a pas eu de jugement !

    Et si on réhabilite les deux militaires, c’est tout l’Etat-major qui se retrouve mis en cause…

    Oui, Et c’était le général Nivelle qui est au dessus. Et au dessus de lui, vous avez Pétain et Joffre, qui ont tous contresigné quelque part cet assassinat.

    L’autre singularité de ce troisième tome, c’est que le personnage principal est une femme.

    Les deux autres tomes sont très masculins. Ce sont des hommes dans le sacrifice et la bataille. ici, l’héroïne est une femme, qui se bat pour l’honneur de son nom, en mémoire de son mari. Et cela me paraissait important qu’il y ait une héroïne. Les hommes se battent, mais ce sont des maris, des pères. C’est toute une société qui va être en deuil dans l’après-guerre. Pour cette femme, se battre va être aussi une façon de faire son deuil. C’est ce que je voulais montrer.

    Et ce qui est complètement fou, en plus, c’est la séquence finale, avec ce militaire condamné, qui commande lui même son propre peloton d’exécution…

    Je n’ai rien inventé. Il leur dit: “soldats nous ne sommes pas des lâches, on le saura plus tard” et il commande le feu !

    Pour le coup, cette séquence a vraiment beaucoup d’impact.

    On m’a écrit en disant que j’avais dû exagérer la chose. Mais non, il a tenu ce discours aux soldats alors que le peloton pleurait, ne voulait pas tirer sur son chef. C’est tellement énorme, mais c’est vrai. Pour l’anecdote, un général de brigade m’a écrit pour me dire: “Je viens de refermer votre album, et j’ai les larmes aux yeux.”
    Pour moi, ces soldats-là sont aussi des sacrifiés, mais ils n’ont pas été tués par des balles allemandes. Il y a toujours un espèce de remord avec ces fusillés. Ils sont une goutte d’eau dans ce conflit: autour de 600, 700 personnes seulement. Mais ce sont des morts qui nous tirent toujours par les pieds, c’est notre mauvaise conscience.

    L’Histoire est une somme de malentendus,

    d’incompréhension qu’il faut parvenir à restituer

    L’intéressant dans cette trilogie, comme pour Les Taxis de la Marne, c’est de ne pas être tant que ça dans l’action, mais de décrire surtout les coulisses, les stratégies politiques autant que militaires…

    Sur le plan historiographique, par le passé on a connu “l’histoire-bataille”. Et cela a existé également dans la bande dessinée. Je ne m’inscris pas trop là dedans. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer comment on en est arrivés là. L’histoire est une somme de malentendus, d’erreurs, d’incompréhension et c’est cela qu’il faut parvenir à restituer. Ainsi, pour rebondir sur les fameux Taxis de la marne, les hommes qui ont été transportés à Nanteuil-le-Haudoin par les fameux taxis, ils ont été  battus, mais cela, on ne le dit pas généralement.

    Cette approche plus complexe, stratégique, politique, n’est-elle pas difficile à faire tenir dans un album de BD ?

    J’ai un avantage et un inconvénient. L’avantage est que j’ai la base historique, que je n’ai pas à aller  me documenter, j’ai juste besoin de mettre en scène les situations. Mon désavantage, c’est que je risque de me noyer car j’en sais trop. Il faut savoir accepter de ne pas tout raconter… Et c’est difficile pour un historien ! A chaque fois, il faut que je me fasse un peu violence, je veux souvent trop en dire

    Comment s’est passé le travail avec les dessinateurs, Marko et Holgado ?

    Marko a fait les story-board, il avait déjà une bonne documentation en ayant travaillé sur Les Godillots notamment. Donc, il me faisait les remarques nécessaires et il transmettait le story-board détaillé à Inaki Holgado, avec qui, personnellement, je n’ai pas eu de contact. Disons que c’était une méthode nécessaire vu les délais. Il fallait sortir un tome chaque année.

    Etes-vous satisfait du résultat ?

    C’est très étrange car le résultat ne m’appartient pas totalement. Dans une bande dessinée, le dessin fait que le récit m’est familier mais différent. C’est aussi une expérience très agréable, car l’Histoire, c’est de la rigueur, de l’impartialité, alors que la bande dessinée relève des codes de la fiction. Il s’agit de raconter une histoire en mettant les événements en scène. il faut accepter d’être dans le vraisemblable, pas dans le vrai. Mais le vraisemblable peut être vrai aussi !

    Si les historiens font de la bande dessinée,

    c’est parce qu’ils aiment ça

    On retrouve de plus en plus d’historiens qui se font aussi scénaristes de bande dessinée. Comment l’expliquez-vous ?

    Vous avez raison. Cela démontre sans doute que la bande dessinée est un genre qui a acquis ses lettres de noblesse, qui entre à l’université. Il y a des colloques, des séminaires sur la question alors qu’il n’y a pas si longtemps, elle était vraiment considéré comme un art mineur. Aujourd’hui, une nouvelle génération d’historiens, à l’image de Sylvain Veynaere par exemple, a été biberonnée comme moi dans sa jeunesse à la BD. Et ils y restent attachés. C’est aussi une manière de transmettre l’Histoire. Des gens qui ne liront pas forcément des livres d’histoire vont apprendre ansi l’histoire sans s’en rendre compte, de façon ludique.
    Mais, au final, fait, si les  historiens font de la bande dessinée, c’est parce qu’ils aiment ça et qu’ils avaient envie d’en faire !

    Vous en avez fini avec la Première Guerre mondiale ?

    Non, pas totalement. En octobre, toujours chez Bamboo, va sortir La petite fille qui voulait voir la guerre. Celle-ci sera sans doute ma dernière BD sur 14-18. Il s’agit d’une petite d’aujourd’hui et d’une petite fille d’il y a cent ans. La première porte le prénom de son arrière-grand mère et, découvrant son nom sur le monument aux morts, elle veut en savoir plus. Elle va redécouvrir son histoire. C’est un récit sur le passage de mémoire entre les générations.
    Cette fois, il s’agira d’une pure fiction. Mais elle part aussi d’une histoire vraie que l’on m’a raconté, assez atroce: un soldat qui écrivait des cartes pour sa petite fille, toute jeune, en se disant qu’elle les lirait plus tard, qu’il fallait qu’elle comprenne. Il a été tué en 1917 et sa fille n’a jamais lu ses lettres puisqu’elle décédera de la grippe espagnole.

    Qui en sera le dessinateur ?

    Christelle Galland, qui avait fait Moses Rose avec Cothias et Ordas, aussi chez Bamboo, sur un rescapé français de Fort Alamo ? Et le récit se déroule à Charnay-lès-Macon, là où est installé le siège de Bamboo.

    Vous avez d’autres projets en bande dessinée ?

    Le prochain tome sur la vie du général de Gaulle sort en ce mois de mai. Ce sera le quatrième et sans doute le dernier album de la série. Il se déroule donc en mai 68, avec un De Gaulle totalement dépassé par les événements et chez qui se mélangent ls souvenirs de mai 58. En 1958, il était le génie politique qui manipulait tout le monde ; dix ans après, il ne comprend plus rien ! Cela m’a amusé car dans les tomes précédents, il a souvent raison contre les autres. Je ne voulais pas faire non plus une hagiographie.

     

     

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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