Juan Díaz Canales et Ruben Pellejero: “Il nous reste beaucoup à faire avec Corto Maltese”

    Rencontre avec Juan Díaz Canales et Ruben Pellejero autour du Jour de Tarowean, leur nouvel et troisième album des aventures de Corto Maltese.

    Juan Diaz Canales, scénariste, et Ruben Pellejero, dessinateur du nouveau Corto Maltese.

    C’est déjà le troisième album de Corto Maltese réalisé par Juan Díaz Canales (scénario) et Ruben Pellejero (au dessin), qui ont repris depuis 2015 l’œuvre culte d’Hugo Pratt. Et ce nouvel album, Le Jour de Tarowean est encore un peu plus singulier puisqu’il raconte les événements s’étant déroulés juste avant La Ballade de la mer salée, album où apparaît pour la première fois le célèbre marin. Cela méritait bien quelques explications. Retour dans le Pacifique, en 1912 cette fois. Et dans les locaux de la “crypte” de Casterman à Paris, sous la vigilance bienveillante d’un Corto Maltese grandeur nature en carton, où les deux auteurs espagnols étaient de passage, début novembre, pour la sortie française de leur nouvel album.

    Ruben Pellejero, je crois que c’est à vous que l’on doit cette idée de revenir à Corto avant Corto…

    Ruben Pellejero: L’idée de départ seulement ! Mais en effet, je me disais qu’il y avait de quoi faire une belle histoire. Et que les lecteurs de la série classique de Corto Maltese devaient avoir la même curiosité.

    N’y avait-il pas une pression supplémentaire à « coller » d’aussi près, cette fois, une histoire d’Hugo Pratt ?

    Juan Díaz Canales : En fait, non… Dès que nous avons dit « oui » pour la reprise de Corto Maltese, la pression maximum s’est établie pour toujours (sourires) ! Et puis j’avais la même curiosité que Ruben de savoir ce qui avait pu se passer. Après, cela posait forcément des problèmes, puisqu’une partie de l’histoire est déjà racontée par La ballade comme l’origine du Moine, le chef des pirates. Cela nous a obligés à chercher d’autres lignes d’argumentation.

    Comment avez-vous travaillé avec cette « histoire à l’envers » dont vous aviez une fin imposée ?

    J.D.C.: Nous avions des personnages aussi forts que Raspoutine ou d’autres que l’on aime bien comme Cranio. Le plus compliqué a été de trouver un équilibre, littéraire et graphique, pour présenter Corto. Car dans La Ballade, Corto n’était pas le personnage central qu’il allait devenir. C’était un rustre, un pirate un peu cynique, presque antipathique. Pour nous, c’était impossible de le représenter ainsi, mais il devait conserver ce côté pirate.

    Dans ce nouvel album, Corto apparaît plus impliqué, plus positif…

    R.P: Oui, car on ne peut pas occulter que nous faisions… le 15e album. L’image qu’ont les lecteurs de Corto a forcément évolué. Elle a changé. Il nous fallait rester entre le pirate un peu mauvais et le marin romantique.

    Nous avons voulu aussi notre histoire romantique, comme dans la Ballade de la mer salée

    Cette histoire est peut-être la plus romantique (au sens tragique, du XIXe siècle) de vos trois albums…

    J.D.C.: Nous voulions rester dans le registre de La ballade, où il y a cette histoire hyper romantique entre Corto et Pandora, que nous ne pouvions bien sûr pas évoquer puisque Corto découvre Pandora une fois recueilli par Raspoutine. Nous avons voulu avoir notre histoire romantique, avec Hauki et Ratu, la « Sirène », des personnages forts et qui apportent aussi un côté plus rêveur à une histoire qui est par ailleurs violente.

    Sur cet aspect rêveur et onirique, il y a une planche en particulier qui reflète bien cela, je trouve c’est celle évoquant le rêve prémonitoire d’hauki, très stylisé. C’était une idée de dessinateur ou dans le scénario ?

    R.B.:  C’était dans le scénario, mais bien sûr, j’ai cherché la meilleure manière de retranscrire cet aspect, être à la fois dans un rêve et évoquer le dessin d’Hugo Pratt.

    S’agissant du dessin, vous vous interrogiez, au moment du premier album sur le fait de savoir si vous ne reprendriez pas le style graphique de Pratt dans La ballade. Finalement vous avez opté pour un style plus postérieur et épuré. Là, en reprenant avant le premier album, avez-vous été retenté de vous orientez vers cela ?

    R.B.: Le problème, comme le disait Juan, c’est que Corto dans La Ballade de la mer salée n’est pas encore Corto tel qu’il va évoluer ensuite, tel qu’il sera immensément connu du grand public. Par exemple, pour le visage de Corto, nous parlons donc du Corto Maltese d’avant La Ballade, mais tout le monde a l’image de Corto Maltese qui vient bien après. Donc, dans la chronologie, c’est un Corto plus jeune bien sûr, mais son visage est plus vieux, car dans La Ballade, Hugo Pratt le dessinait plus âgé que dans les histoires qui allaient suivre ! C’était donc un petit défi de dessiner ainsi Corto jusqu’à la case où on le trouve, barbu, sur le radeau.

    De même, tout le monde a l’image de Corto Maltese avec sa casquette et sa gabardine de marine, mais on connaît moins un Corto plus aventurier, plus sauvage, celui que l’on retrouve dans cet album.

    Il me semblait évident qu’il fallait aller aux sources d’Hugo Pratt”

    Juan Diaz Canales, dans cet album, vous utilisez, une fois encore beaucoup de références littéraires ou historiques, comment travaillez-vous pour intégrer tout cela à l’aventure ?

    J.D.C.: C’est ce que j’essaie de faire avec tous mes scénarios: Dans la série Blacksad comme dans mon one-shot Au fil de l’eau, je nourris le récit avec beaucoup d’idées parfois empruntées, des références, des situations. Dans le cas de Corto Maltese, pour me mettre dans l’état d’esprit d’Hugo Pratt, il me semblait évident qu’il ne fallait pas nécessairement aller se replonger dans ses albums, mais aller aux sources de Pratt. C’est pourquoi j’ai eu comme référence prioritaire le livre d’Hugo Pratt, J’avais un rendez-vous, ou il parlait notamment de ses relations avec le monde du pacifique. Là j’ai trouvé des références qui n’étaient pas uniquement littéraires et connues – il parlait bien sûr de Stevenson ou Jack London – mais aussi d’autres que je ne connaissais pas beaucoup comme Somerset Maugham ou des vieux films. Ainsi, l’image de Corto abandonné sur un radeau dans l’océan, Hugo Pratt l’a pris dans un film d’aventures de John Wayne !

    Avez-vous aussi apporté des références plus personnelles ?

    J.D.C. : Oui, bien sûr. C’est pourquoi il y a la référence à la pièce de théâtre classique espagnole La vie est un songe de Calderon de la Barca, que j’adore et qui est pour moi un classique universel, où j’ai puisé le personnage de Hauki/Calaboose, qui est une version tropicale de Sigismond, le personnage de Calderon. Et j’ai essayé de faire un récit nuancé, complexe, pas seulement une histoire d’aventures. Mais la limite, c’est de ne pas être Wikipedia. Si le lecteur comprend la référence, tant mieux, sinon, elle doit d’abord faire avancer l’histoire.

    En parallèle, vous évoquez des thèmes à résonance nettement plus actuelle. La question des sables bitumeux dans Sous le soleil de minuit ou, cette fois, là la surexploitation des ressources. C’est une volonté d’inscrire l’oeuvre dans son temps ?

    J.D.C.: Ce que j’ai toujours adoré dans la bande dessinée, c’est sa capacité à être un langage, un médium de distraction mais aussi de pouvoir parler de tout ou presque de tout. Ce qui fait peut être notre différence entre notre Corto et celui de Hugo Pratt, c’est qu’il y a en effet des sujets qu’il n’a jamais évoqué. C’est normal, par exemple les sujets écologiques qui n’avaient pas la même urgence à son époque. Mais on se met des contraintes afin de ne pas être anachronique.
    C’est pourquoi ici, Corto  Maltese n’a rien du super-héros écolo. Pour lui, cet aspect là n’est pas un problème. Ce sont les indigènes qui évoquent la surexploitation de la gutta percha, car pour eux, c’est un vrai problème. La surexploitation des ressources naturelles abîme leur cadre de vie, leurs moyens d’existence.

    La disparition de Corto Maltese est un mystère
    et doit le rester”

    Cette histoire, comme dans La ballade, reprend un peu un récit en cours, une aventure déjà entamée. Est-ce pour vous donner la possibilité de reculer encore, de faire une préquelle de la préquelle ?

    R.P.: Non, nous n’avons pas réfléchi ainsi, mais pourquoi pas…

    J.D.C.: C’est aussi une habitude dans la série. La plupart des histoires de Corto commencent ainsi. Cela permet d’imaginer qu’il était déjà dans d’autres aventures.

    A l’inverse, étant espagnols tous deux, envisagez-vous de raconter “Corto après Corto”, dont on sait qu’il aurait été perdu de vue durant la guerre d’Espagne ?

    R.P.: La “disparition” – puisqu’il n’est jamais question de la mort – de Corto est un mystère. Et c’est un mystère qui doit le rester. C’est dans la personnalité du personnage.

    Vos prochains albums continueront donc de s’inscrire dans les zones d’ombre des albums existants ?

    J.D.C.: Oui. Mais il y a encore la possibilité de raconter beaucoup d’histoires passionnantes. Il y a toujours des espaces vides dans la chronologie du personnage. On peut repartir vers la genèse de Corto, entre la guerre russo-japonaise de La Jeunesse et l’avant-première guerre mondiale de La ballade, ou aller après la Grande Guerre, il reste beaucoup de choses à faire !

    Deux Blacksad et un polar
    dans la dictature de Franco

    En dehors de Corto Maltese, avez vous d’autres projets en cours ?

    J.D.C.: Deux nouveaux albums de Blacksad sont prévus. Ils sont déjà écrits, il s’agira d’un diptyque, Juanjo Guarnido a commencé à dessiner mais je ne sais pas quand il seront prêts. Et puis un autre projet est en train d’être dessiné, un scénario à quatre mains avec Teresa Valero, ma femme, qui est aussi scénariste. L’histoire va être dessiné par Antonio Lapone. C’est prévu pour la fin de l’année, chez Dargaud. L’album s’intitulera Gentlemind.

    R.P.:  Je travaille aussi à une histoire en parallèle à Corto, sur un scénario de Denis Lapière et Gani Jakupi. L’histoire se passe à Barcelone, juste après la guerre civile, au début de la dictature de Franco. Mais c’est plus un polar qu’un récit politique. La parution n’est pas encore programmée, le projet un peu compliqué dans les agendas de chacun. Nous sommes en train de finir le premier tome et cela devrait être aussi un diptyque, dans la collection Aire libre, chez Dupuis.  

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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