“La Bombe” ou le récit détaillé de l’élaboration de l’horreur

     La Bombe, Alcante et Laurent-Frédéric Bollée (scénario), Denis Rodier (dessin). Editions Glénat, 472 pages, 39 euros. 

    Le 6 août 1945, le monde découvrait, horrifié, les ravages de la bombe atomique. Ou plutôt allait apprendre – la communication étant aux antipodes de celle d’aujourd’hui – au fil du temps et au constat des dégâts apocalyptiques créés, ce que l’homme venait d’inventer de pire. Soit une bombe d’une puissance inouïe (quinze kilotonnes) largué par les Américains sur Hiroshima, pour obtenir la reddition des Japonais – pourtant déjà chancelants et fatalement voués à la capitulation – que seul le sens exacerbé de l’honneur nippon empêchait de concrétiser. Au point de poursuivre une guerre devenue vaine, et même plus mondiale depuis la défaite actée quelques mois plus tôt d’Hitler et du régime nazi. Pour autant fallait-il en arriver à ce massacre dont le bilan incertain avoisine les 200 000 morts, et certainement plus au vu des séquelles irréversibles dont ont vite souffert des générations de Japonais?

    C’était il y a 75 ans et c’est formidablement raconté et conté par Didier Alcante, Denis Rodier et Laurent-Frédéric Bollée dans un lourd et impressionnant roman graphique publié chez Glénat, sobrement intitulé La bombe.

    Ce trio international (Alcante réside en Belgique, Bollée en Ile-de-France et Rodier au Québec) a travaillé durant quatre ans pour livrer ces 472 pages d’une force incroyable, dont le noir et blanc conforte l’intensité. 472 pages et pas une de superflue, tant les détails de l’élaboration de cette bombe qui a bouleversé la face du monde, jusqu’à son explosion finale, nous sont offerts avec une rare précision dans le strict respect de l’Histoire.

    Le lecteur rencontre ainsi au fur et à mesure tous les protagonistes du carnage le plus terrifiant de tous les temps. Roosevelt puis Truman, qui se sont succédés à la présidence des Etats-Unis d’Amérique, les plus éminents scientifiques, Einstein, Fermi ou le redoutable Robert Oppenheimer, et des personnages clés dont les noms sont pourtant moins passés à la postérité, tel le Général Groves ou le physicien Léo Szilard. Deux (très) forts caractères qui se sont opposés jusqu’au bout.

    Le Hongrois devenu citoyen américain en 1943, est en ce sens le personnage principal de l’ouvrage, sachant qu’il fut à la fois à l’origine de l’élaboration de la bombe (projet Manhattan) et au fil du temps un opposant farouche à son utilisation concrète.

    Les auteurs ont accumulé une telle documentation qu’ils auraient pu, de leur propre aveu, augmenter encore la pagination de ce véritable pavé qui irradie nos consciences chahutées par la violence d’un propos n’éludant aucune atrocité. Chacun prend sa part, tels ces savants exportant fièrement leurs terribles découvertes, en les explicitant dans des revues scientifiques dont le Diable fasciste fait sien, ces militaires d’une rigidité cadavérique, ces apprentis sorciers usant de cobayes humains lâchement réquisitionnés ou ces politiques dépassés par leurs idéaux.

    Le tout est accompagné d’une lugubre voix off, celle de l’uranium, qui nous rappelle sans cesse sa destinée. Une sorte de prédicateur fantomatique, devenu l’espace d’une gigantesque course à l’armement un demi-Dieu pour lequel tous les sacrifices sont possibles.

    Dans ce contexte, un seul personnage de fiction, Naoki Morimoto, vient s’ajouter à la dramaturgie pour l’incarner dans toutes ses dimensions. Il représente à lui seul les milliers de victimes civiles d’Hiroshima. Dépeint avec beaucoup d’humanité, pacifiste dans l’âme, Morimoto va perdre son fils, inutile kamikaze volontaire, et sera finalement désintégré par la bombe, en léguant ad vitam eternam son ombre sur les marches conduisant à une banque – phénomène véridique qui repose désormais au musée de la paix à Hiroshima. Un musée que l’on a désormais envie d’aller visiter. C’est aussi la réussite d’un livre que les auteurs ont su rendre à la portée de tous. Merci Messieurs !

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