La découverte d’un nouveau monde avec l’Amirale des mers du sud

     L’Amirale des mers du sud, Jorge Zentner (scénario), Carlos Nine (dessin). Editions de la Cerise, 56 pages, 18 euros.

    Voilà quelques mois, Patrick Prugne contait de belle manière les derniers jours de la Pérouse et sa fin tragique dans le Pacifique. C’est aussi du côté des îles Salomon que nous emmène L’Amirale des mers du sud, inédit en français et exhumé par les éditions bordelaises de La Cerise. Avec un double bond encore plus loin dans le passé. Le récit historique se déroulant cette fois à la fin du XVIe siècle et l’édition originale de l’Amirale des mers du sud remontant à 1992, ainsi que l’explique Lucas Nine, le fils du dessinateur, dans une préface intéressante et non dénuée d’humour.

    Plutôt que de Colomb, c’est au destin d’un autre aventurier que les deux auteurs se penchent. Celui d’Alvaro de Mendana, parti depuis le Pérou en 1567 pour aller conquérir des terres inconnues, plus à l’ouest. Puis reparti en 1595, cette fois accompagné de sa femme, Isabel Barreto, pour aller prendre possession de ces îles Salomon. C’est le récit de cette seconde expédition qui est principalement évoquée ici, à l’aide d’une narratrice très singulière également, dont on découvre l’identité à la toute fin du récit.

    Une tentative de conquête marquée par de nouveaux affrontements avec les indigènes puis une épopée tragique sur le chemin du retour. Et aussi sur les circonstances qui firent d’Isabel Barreto, après la mort de son mari, la première femme à avoir obtenu le grade d’amiral dans l’histoire de la navigation espagnole. Au récit d’aventure, de conquête vient donc s’ajouter ce second aspect, nettement plus original et qui fait la particularité de cette histoire, même si la personnalité de cette “Amirale” n’est pas très développée, pagination et conditions de production de l’ouvrage oblige. Car l’histoire du livre n’est pas moins originale.

    Cet album s’inscrit dans le cadre d’une commande de l’Etat espagnol pour la commémoration du 500e anniversaire de la “découverte de l’Amérique” par Christophe Colomb et, plus particulièrement, parmi les “Récits du Nouveau Monde” où cohabitèrent alors des pointures telles que Mattotti, Breccia, Paul Gillon ou Sergio Toppi. C’est aussi la première collaboration entre le dessinateur argentin Carlos Nine et son compatriote Jorge Zentner, réfugié à Barcelone depuis la fin des années 1970.

    Oeuvre de commande, L’Amirale en subit notamment les contraintes en terme de délais de réalisation, obligeant Carlos Nine à abandonner son dessin alliant trait à la plume et aquarelle pour de l’aquarelle directe sur une base de fusain, enrichi de quelques crayonnés pour les premières planches. Autre changement notable, comme le précise encore Lucas Nine, le dessinateur ne peut non plus privilégier le pinceau fin, quasiment sec, pour un rendu méticuleux. A la place, les dessins sont abondamment aqueux.

    Le résultat est assez étonnant, voire éblouissant, reflet de l’urgence de la réalisation tout autant que de celle de l’aventure des conquistadors menés par Mendana et Isabel Barreto. Les couleurs, noyées d’eau sont à la fois contrastées et dans de douces teintes délavées.

    Les traits des personnages s’estompent aussi au fil des pages. Certains basculent parfois même dans le grotesque, non sans quelques libertés à l’égard de la morphologie du corps humain. Mais ces erreurs et cette fébrilité témoignent de la “facture presque désespérée de l’ouvrage“, comme le précise encore Lucas Nine : “Apôtre de la technique « à sec », Nine déverse ici de véritables cataractes d’aquarelle qui, courant comme des marées sur le papier, nuancées même par sa sueur (je crois me rappeler que cette année-là, l’été avait été particulièrement chaud), finissent par assimiler l’artiste à ces capitaines et amiraux qui, dans le texte de Zentner, défient l’élément liquide qu’est la mer. À la fin du processus, l’image de mon père ne laissait pas de rappeler celle d’un Lope de Aguirre ayant sombré dans la folie (souvenons-nous du film de Werner Herzog), à la dérive sur un radeau, porté par le torrent tumultueux de ses propres couleurs.” Et le récit de cette quête désespérée de survie des conquistadors se double ainsi de la bataille livrée par le dessinateur pour terminer son oeuvre.
    Cette particularité, qui fit que, selon son fils, Carlos Nine détesta l’album, apporte en fait une densité et un intérêt supplémentaire aux planches. Et le dessin qui prend progressivement sa liberté, qui perd tout académisme pour aller flirter aux limites de l’expressionisme en fait une vraie oeuvre originale. Et paradoxalement le point de départ des techniques qui firent le succès de ses livres futurs !

    Enfin, il faut noter le dernier aspect singulier de cet album. Inédit en France, cette édition 2019 a été réalisée à partir d’un exemplaire de l’édition espagnole (les planches originales ayant disparu). De quoi saluer le travail des éditions de la Cerise et du photograveur. S’il n’est pas possible de comparer avec l’édition originale, la qualité d’impression et le nuancier de couleurs sont en tout cas très réussis.

    Une belle redécouverte d’un nouveau monde, donc.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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