La longue marche de la mémoire de Tardi

    stalag II B_tome2_couvMoi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, tome 2 : mon retour et la suite, Jacques Tardi. Editions Casterman, 150 pages, 25 euros.

    D’une débâcle, l’autre. Après celle de l’armée française, en 1940 – qui avait fait de son père pendant cinq ans un prisonnier de guerre au Stalag II B – c’est celle du régime nazi qui est au centre de ce deuxième volet de l’évocation de la pas si drôle de guerre de René Tardi.

    Ce tome 2 débute là où s’achevait le premier, à l’hiver 1944, lorsque les camps de prisonniers de guerre en Poméranie (aujourd’hui la Pologne) sont évacués face à l’avancée russe. Pour René Tardi et ses compagnons, c’est le début d’une longue marche, de la Baltique jusqu’à la Rhénanie puis le retour en France. Six mois, de janvier à fin mai 1945, racontés quasiment au jour le jour, en suivant les indications laissées par René Tardi dans ses carnets de guerre. Avec, en contrepoint, Jacques Tardi lui-même, qui se dessine enfant et qui relance parfois son père ou apporte des informations sur le contexte historique : la peur de l’arrivée “d’Ivan” (les Russes), les destructions massives et les enjeux stratégiques entre puissances alliées, la fin pathétique et pitoyable des dignitaires du IIIe Reich…

    Le récit avance au rythme lent des prisonniers de guerre, ces “PG” épuisés et mal en point, dans la grisaille de l’hiver de l’est de la “Grande Allemagne.

    stalag II B_tome2_caseRenforcé par le découpage systématique des planches en trois grandes cases horizontales – déjà présent dans le tome 1 – cet album a un effet un peu hypnotique. Plongeant au plus près de ce qu’a dû endurer son père, Tardi n’enjolive nullement les choses. Comme il le souligne dans la longue postface, “il est question d’un viol, de cinq pendaisons et de tirs au canon de 75 sur une colonne de PG allemands. Il est question de violence, d’absurdité, de sauvagerie et de cruauté. Il est question du froid, de la fatigue, de la faim et de l’impossibilité pour les hommes, quelles que soient leur nationalité, leurs origines, leur culture, de se conduire convenablement et pareil cas, puisqu’il est question de guerre !” De fait, l’histoire se recentre sur l’essentiel : les relations entre les prisonniers et leurs gardiens, de plus en plus tendus, le dérisoire et absurde cheminement au milieu de l’Allemagne détruite et la lutte quotidienne contre la fatigue, les poux, le froid, la faim, etc.

    Avec cet album absolument pas lyrique (et peut être même le moins spectaculaire de toute son œuvre), Tardi parvient à restituer une vraie vérité de la guerre, vécue à la base, avec toute son absurdité et sa sauvagerie, en effet.

    Moins dynamique que le précédent, ce tome 2 laisse aussi plus de place au texte, qui, parfois, à même tendance, à envahir l’image, au détriment du dessin. Mais celui-ci est toujours aussi précis, détaillé et évocateur. Au diapason du moral de René Tardi, dans son retour vers la France, le gris qui monopolise les planches dans les deux premiers tiers du récit, laisse place progressivement à des touches de couleurs. Violentes, d’abord, lorsqu’elles accompagnent la pendaison de cinq gardes allemands, puis plus symboliques (avec une étoile rouge sur un char russe, un drapeau français, brandi, dérisoire, dans une colonne de prisonniers), plus quotidiens ensuite (un bout d’avion, la croix rouge d’une ambulance), avant de passer, dans les dernières planches, en France, dans des cases en couleur. Illustration limpide et forte de la fin de cette longue marche – qui ne fut pas que géographique – de cette remontée vers la vie, pour son père.

    A noter, en complément en ligne, un intéressant dossier sur le voyage effectué par Tardi sur les traces de son père, d’Hammerstein à Lüneburg.

    stalag II B_tome2_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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    • buzz

      Voilà un bon article, de toute façon c’est la même chose sur tout le site!

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