La Méduse, tous sur le même radeau

     Les naufragés de la méduse, Jean-Sébastien Bordas et Jean-Christophe Deveney. Edition Casterman 176 pages, 26 euros.

    1817. La France vient de retrouver un roi (Louis XVIII frère du défunt Louis XVI) à sa tête, après le cycle révolutionnaire enclenché en 1789 et la chute de l’Empire de Napoléon. A Paris, où royalistes et bonapartistes s’affrontent encore, Théodore Géricault, un peintre bohème s’inscrivant dans le courant du romantisme, s’attelle à un projet artistique et politique aussi audacieux que dangereux. Restituer sur une immense toile la tragédie du naufrage de La Méduse, une frégate royale ayant échoué au large du Sénégal un an plus tôt. Sur les 170 passagers, civils et militaires, n’ayant pu prendre place à bord des canots, seulement 17 furent retrouvés vivants au bout de deux semaines d’errance maritime sur un radeau de fortune dont le nom deviendra plus tard tristement célèbre. Il apparaîtra que les survivants s’étaient livrés à des actes de cannibalisme sur les corps de leurs compagnons d’infortune. Sensibilisé à cette tragédie ayant défrayé la chronique de l’époque, Géricault se lance à corps perdu dans cette aventure artistique et humaine… au risque de sombrer lui-même.

    Les Naufragés de la Méduse, roman graphique de 176 pages en couleurs, plonge le lecteur dans les abîmes de ce drame popularisé par le tableau éponyme exposé depuis plus d’un siècle au musée du Louvres, l’un des plus admirés au monde. Mais derrière cette toile aux dimensions dantesques peu de monde connait la vraie histoire de cette frégate royale, partie de Rochefort pour le Sénégal, au début de la Restauration de Juillet, et celle du peintre Théodore Géricault, qui en a fait un chef d’œuvre à la renommée mondiale.

    Les deux auteurs Jean-Sébastien Bordas, au dessin, et Jean-Christophe Deveney, au scénario, ont fait le pari original de mettre en parallèle les deux histoires, pour mettre en lumière un naufrage commun. Celle du périple de La Méduse, montrant l’incompétence notoire de ses commandants et les horreurs vécus par les naufragés, et celle de la vie mouvementée de Géricault, artiste obsédé par son œuvre et homme tourmenté par ses passions et un amour impossible dans son milieu familial et bourgeois. Le peintre et les survivants du radeau tentent de se maintenir à flots, dans une société conservatrice et aristocratique, qui ne veut plus entendre parler de cette tragédie, de mauvais aloi dans la France monarchique de l’époque.

    Le trait à la fois naïf et réaliste, et les couleurs grise et chatoyantes, illustrent bien ces sauts dans le temps : la grisaille parisienne dans laquelle créé l’artiste et le soleil irradiant plombant de sa chaleur les naufragés du radeau. La répétition de ces feed-back peut parfois dérouter le lecteur mais la force et la cohérence du récit – où l’on se prend d’affection pour les personnages, principaux et secondaires de ce tableau hors norme – tient en haleine jusqu’au bout.

    Cette bande dessinée montre aussi l’envers du décor. Il est révélateur de cette France du début du XIXe siècle qui a vu en un peu plus de vingt ans se succéder trois régimes différents – monarchie, république, empire puis de nouveau monarchie. Cette instabilité institutionnelle se répercute sur le pont de La Méduse où se côtoient sans s’apprécier des officiers monarchistes et bonapartistes, des soldats et des civils, qui seront en partie la cause de ce premier naufrage médiatique bien avant le Titanic.

    Bien au-delà d’un navire, c’est le naufrage d’une société tout entière auquel on assiste dans cette histoire abyssale.

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    • Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

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