Dans les coulisses de la mort de Staline

     La mort de Staline – l’intégrale (réédition), Fabien Nury (scénario), Thierry Robin (dessin). Editions Dargaud, 144 pages, 24,99 euros.

    Début avril, va sortir sur les écrans l’adaptation de La mort de Staline de Fabien Nury et Thierry Robin. Nouvelle passerelle du 9e au 7e art, mais qui présente la double originalité de ne pas exploiter une « franchise » connue comme Spirou ou Lucky Luke et surtout d’exploiter un épisode historique qui n’avait pas attendu la bande dessinée pour être connu et relaté. Deux aspects qui démontrent en tout cas toute la force marquante de ce diptyque, rééditée pour l’occasion en édition intégrale judicieusement enrichie.

    L’histoire débute – comme son titre le laisse à penser – le jour de la mort de Staline, ou plus exactement la veille, le 28 février 1953 au soir. Le dictateur a fort apprécié l’interprétation d’un concerto pour piano de Mozart diffusé à la radio et il souhaite en obtenir l’enregistrement. Sauf qu’il n’y en a pas. Panique à la maison de la radio où on bloque les musiciens pour les persuader de rejouer le morceau dans la nuit et on remplace au pied levé le chef d’orchestre tétanisé par sa responsabilité nouvelle. D’abord très rétive à l’idée de jouer pour Staline (sa famille est au goulag), la jeune soliste accepte finalement, mais se venge en glissant dans la pochette du disque tout juste pressé un petit mot où elle déclare vouloir prier pour Staline. Ce dernier ne survivra pas à l’affront et fait un AVC dans les minutes suivantes, en écoutant la musique de Mozart. C’est alors un branle-bas d’une toute autre ampleur qui se déclenche. Beria, le sinistre et tout puissant ministre de l’intérieur est le premier averti. Il convoque les autres membres du politburo dans la datcha de Staline. Il s’agit alors, première angoisse, de trouver des médecins dignes de soigner le chef suprême de l’URSS – alors que l’on vient d’arrêter une série de chirugiens, tous juifs, suite à une dénonciation calomnieuse. Finalement, au soulagement de tous, le dictateur meurt, au tout de cette terrible et grotesque nuit d’agonie.
    S’engage alors une lutte impitoyable pour le pouvoir, voire tout simplement pour la survie, parmi les plus hauts responsables de l’URSS. Beria, qui a bien manoeuvré semble dans un premier temps prendre l’ascendant. Mais, finalement, à l’issue d’une sorte de « putsch », Khrouchtchev renversera la vapeur et fera éliminer son rival pour s’assurer le pouvoir. Quelques semaines plus tard, son fameux « rapport secret » troublera les communistes du monde entier en faisant le procès du stalinisme…

    Comme le précise un avertissement ironique au début de l’ouvrage, « les auteurs n’ont guère eu besoin de forcer leur imagination, étant incapables d’inventer quoi que ce soit d’équivalent à la folie furieuse de Staline et son entourage ».
    S’ils n’ont pas eu besoin d’imaginer, les deux auteurs développent en revanche un vrai talent pour restituer l’ambiance de cette « folie » (en postface, l’historien Jean-Jacques Marie fait le tri entre ce qui relève de l’histoire et ce qui est de la licence romanesque, comme la lettre de Marie Ioudina, qui a bien existé mais qui n’est en rien la cause de la mort de staline ; ou les morts de banlieusards lors des funérailles, qui n’ont pas été fusillés sur ordre de Khroutchev mais tués dans les bousculades géantes liées à l’inorganisation de l’événement).

    Entre le vrai et le vraisemblable, Fabien Nury et Thierry Robin brossent ici une fresque crépusculaire, grotesque et terrifiante, jouant sur divers degrés, entre la tragédie, le pathétique voire certains éléments comiques (ainsi des employés des pompes funèbres qui préparent le corps de Staline et lui brossent les pompes… au sens littéral).
    Le prologue, avec l’épisode du concert rejoué est représentatif à la fois de la réussite et du style de l’ouvrage. Un événement purement anecdotique se charge de toute la pression et la démesure du régime stalinien. En quelques planches, mises en scène et cadrées de façon déjà très “cinématographiques”, on ressent ainsi profondément l’oppression totalitaire, renforcée par l’ambiance en clair-obscur et les tonalités crépusculaires de ces ces sombres journées. Une même sensation de terreur froide et latente se retrouvera ensuite toujours présente lors des échanges dans la nomenklatura.
    Et si les personnages sont caricaturés – sans jamais être caricaturaux dans leur expression – ils conservent une vraie épaisseur dramatique (même le ridicule fils de Staline). Et si Thierry Robin leur donne des traits durs, il le fait avec l’élégance, avec la finesse du dessin semi-réaliste déjà remarqué dans sa série Koblenz.

    Pour parvenir à une telle maîtrise et, en même temps, à une telle émotion, il fallait bien évidemment une fine connaissance du sujet. Si l’érudition de Fabien Nury pour l’histoire contemporaine est connue, un autre joli apport du dossier qui accompagne cette réédition permet de voir que Thierry Robin portait ce sujet depuis longtemps, avec la volonté initiale de raconter toute la vie du dictateur soviétique. Quelques planches judicieusement choisies de ce projet avorté montrent que le ton et l’analyse étaient déjà bien là.

    On ne sait ce que donnera le film du Britannique Armando Iannucci, mais il lui sera sans doute difficile d’égaler la force de la vision de la bande dessinée. Un album qui, à sa façon, donne une belle leçon d’histoire. Et qui s’accompagne de tous les enrichissements contextuels nécessaires (plus quelques superbes pages de croquis, ajoutant un plaisir purement graphique à l’ensemble).

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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