La stabilisation du marché de la bande dessinée se confirme

    Le 17e « rapport Ratier », sur l’état de la bande dessinée en 2016, est paru ce 26 décembre. Le document annuel de référence sur l’activité du secteur confirme la “normalisation” du marché, visible déjà l’an passé.

    En matière de bande dessinée – pour ce qui relève de sa dimension économique et marchande – les années se suivent et se ressemblent un peu. Les grandes tendances du secteur, auscultées chaque année, par le rapport réalisé par Gilles Ratier pour l’ACBD, convergent ces derniers temps.

    Tour d’horizon en 7 tendances fortes de ce Rapport sur la production d’une année de bande dessinée dans l’espace francophone européen

    1. Une stabilisation en volume, une progression en créations

    Premier fait notable: la stabilisation (relative) du nombre de sorties. Après la surproduction manifeste et la croissance continue de la décennie passée, le nombre d’albums paru en 2016 est quasi-identique à celui de 2015: 5305 ouvrages ont été diffusés contre 5255 l’an passé. Soit, certes une hausse de 0,9%, mais comme le souligne Gilles Ratier, il faut voir là une “certaine stabilité” après “vingt ans de réelles augmentations“.
    Dans le détail, on peut constater une progression plus manifeste des “strictes nouveautés”, avec 3 988 titres contre 3 923 en 2015, soit une progression de 65 titres pour une catégorie qui représente 75,2 % du total des albums de l’année.
    En allant encore plus loin dans le détail, parmi ces “nouveautés” (et en enlevant les reprises vieilles de plus de vingt ans et les traductions étrangères), il n’y a en fait que 1519 véritables créations de BD en Europe francophone en 2016, contre e1 421 en 2015.
    Cette hausse-là peut être vue de manière positive, puisqu’elle traduit la part de création et de créativité du secteur.

    2. des valeurs sûres au top

    L’enthousiasme relatif à la créativité du secteur est cependant un brin relativisé par l’analyse des tirages et des chiffres d’affaires, toujours trustés par quelques titres. Essentiellement des oeuvres “patrimoniales”.

    Pas de tirage exceptionnel comme le dernier Astérix, l’an passé, en 2016. Ainsi, le “top 10” des plus gros tirages (dont on peut extrapoler les plus grosses ventes) – valeur généralement la plus mise en avant du rapport par les médias généralistes – se compose de la manière suivantes : 1er) Lucky Luke, t.17: la terre promise tiré à 500 000 ex ; 2e) Blake et Mortimer, t.24: le testament de William S. à 400 000 ex. Et 3e) Lou, t.7 à 320 000 ex.
    Derrière ce trio, on trouve, par ordre décroissant : L’arabe du futur de Riad Sattouf (220000 ex), Les légendaires t.19, Thorgal t.24 et XIII t.24 (200 000 ex), puis Les Carnets de Cerise t.4 (155 000 ex), Les Sisters t.11 et Seuls t.10 (150 000 ex). Même si la qualité de certains albums est indéniable (c’est le cas notamment de Seuls ou des Carnets de Cerise), la numérotation des albums indique le manque de renouvellement et le pari placé sur les “valeurs sûres”. L’arabe du futur ou les Carnets de Cerise montrant cependant qu’il est encore possible d’obtenir du succès avec de l’originalité ou/et de la qualité.
    On notera aussi, en 11e place et un tirage à 130 000 exemplaires, la présence de La face crashée de Marine Le Pen (de Riss, Richard Malka et Saïd Mahrane), vrai pari donc des éditions Grasset.
    Notons aussi, comme le constate le Rapport que la tendance de tirage de ces “blockbusters” est quand même globalement à la baisse. Les valeurs sûres le restent, mais un peu moins quand même.

    3. L’essor des comics, le maintien des mangas

    Le rapport Ratier décrit aussi l’évolution par genre. Là, on constate une stabilisation, voire une légère régression de la part des séries asiatiques (mangas et autres) – avec 1575 titres en 2016 contre 1585 l’an passé), tout comme des romans graphiques (361 contre 388). A l’inverse, la production d’albums “franco-belges” croît légèrement (passant de 1531 à 1558).  Mais cette année encore, ce sont bien les “mangas” qui sont les plus nombreux sur le marché du 9e art. Même si, donc, il ne peut être question d’enterrer la production “franco-belge” plus traditionnelle et qui continue d’avoir ses adeptes et sa dynamique.
    Mais ce sont les comics qui connaissent la plus forte hausse, passant de 419 à 494 titres, reflet de l’extension du nombre de collections en ce sens chez les différents éditeurs et l’arrivée, aux côtés des traditionnels super-héros, d’un nombre plus importants de comics “indépendants” ou de séries à succès moins “mainstream”, comme l’excellente Saga.

    4. Les albums humoristiques dominent, les ouvrages jeunesse grandissent

    L’analyse par “segments” thématiques est également intéressante. Ici, se sont toujours les albums “humoristiques” qui dominent (ce qui, en soi, n’est pas forcément si réjouissant, au vu d’une qualité parfois bien médiocre dans ce créneau). Les ouvrages “historiques” marquent un peu le pas, par rapport au pic de 2014 (427 albums) avec 381 titres, mais ce nombre est en progression par rapport à 2015 (372).
    Derrière, on constate la tendance baissière d’albums fantastique ou Science-fiction (ce qu’à titre purement personnel, on déplore) tout comme les thrillers et polars.
    La vraie croissance de l’année se manifeste sur les “ouvrages pour enfants”, jeunesse ou primo-lecteurs, qui passent de 336 à 370 albums ; et l’on notera, ici, la part prise par les éditions amiénoises de la Gouttière (qui se situent, avec 10 titres, au 26e rang national des éditeurs en terme de production, voir détails ci-après).

    5. plus d’éditeurs de BD, mais toujours les mêmes “gros”

    Côté éditeurs, justement, pas de gros changement. Enfin, si :  le rapport Ratier pointe 384 éditeurs ayant publié des bandes dessinées en 2016 contre 368 l’an passé (et seulement 140 en 2000 !) et 189 nouveaux venus. Signe de l’attractivité du secteur dans le monde du livre et aussi de réussites éditoriales apparues en dehors des éditeurs établis (ainsi de l’Arabe du futur de Riad Sattouf, publié par Allary).

    Néanmoins, le marché de la BD est toujours largement dominé par trois puissants groupes, qui rassemblent à trois plus du tiers des publications (34,2% contre 35,2% l’an passé). La première place est toujours occupée par Médias participations, avec 746 titres publiés en 2016 (contre 762 en 2015), principalement sous les labels Dargaud, Dupuis, Le Lombard et Kana. En deuxième position, Delcourt, avec 652 albums (contre 698, dont 164 sous le label Delcourt, 147 chez Tonkam et 151  – seulement – chez Soleil).  Et en troisième place Glénat avec 417 titres, mais c’est le seul à avoir augmenté sa production en 2016 par rapport à 2015 (392 titres).

    Derrière ce trio, on retrouve encore une douzaine de groupes ayant publié plus de 50 ouvrages dans l’année. Par ordre décroissant, on y trouve le groupe Hachette (grâce notamment à ses mangas édités sous le label Pika), le groupe Panini (pour ses comics et mangas), le groupe Madrigall (réunissant notamment Casterman, Flammarion, Futuropolis et, pour cette année encore Audie/Fluide glacial – désormais cédé à Bamboo, qui se situe juste derrière. Viennent ensuite Viz Média (plus connu pour ses mangas sous label Kazé), Ki-oon, Editis, Steinkis, Paquet, Komikku ou les Humanoïdes associés.

     

    6. des auteurs vivant toujours difficilement

    Et pour qu’il y ait des éditeurs, encore faut-il qu’il y ait des auteurs. Dans la grande majorité, ceux-ci ont “toujours beaucoup de mal à vivre décemment de leur métier“. Le rapport 2016 décompte 1419 auteurs européens de BD francophones (contre 1399 l’an passé), ayant au moins 3 albums au catalogue d’éditeurs implantés et un contrat en cours. Deux critères cependant insuffisants pour avoir assez de ressources pour vivre seulement de leur art. Malgré tout, 1597 créateurs ont quand même réussi à publier au moins un album dans l’année (il étaient 1602 en 2015).
    Autre tendance notable, parmi ceux-ci 256 (18,1%) sont seulement scénaristes et 182 sont des femmes, contre 173 l’an passé. Une progression de 12,8 % qui est forcément à saluer positivement, même si, sociologiquement parlant, une profession qui se “féminise” est souvent une profession qui se précarise…

    7. Et plein d’autres choses encore

    Au-delà des points évoqués ci-dessus, le rapport analyse aussi dans le détail les rééditions, les traductions, les adaptations cinématographiques, les ventes aux enchères, les décès à déplorer dans l’année ou les médias consacrés à la bande dessinée.

    Sur ce dernier point, confraternel donc, 70 périodiques contiennent majoritairement de la bande dessinée (contre 71 l’an passé), une présence dominée par les magazines Hachette de la galaxie Disney (Super Picsou géant, Picsou Magazine, etc) mais aussi par Fluide glacial (qui avec 90 000 ex. stabilise son tirage après une période de turbulences) ou Spirou (à 70 000 ex). Deux sorties volontaristes à noter, en cette année 2016 : Groom, édité par Dupuis (à 63 000 ex) et Sarko Hebdo, le “one shot” sorti par Steinkis (tiré à 50000 ex). Enfin, il faut noter la résistance de Aaarg! qui tente de se maintenir à flots.
    Dans un registre proche, celui des “revues”, il en existerait encore 9 en 2016.
    La Revue dessinée
    (avec un tirage de 18 000 ex. et toujours une bonne tenue) continue d’avoir des “résultats plutôt encourageants“. Comme deux “nouveaux-nés” de l’année: Topo, le petit frère de la Revue dessinée (15 000 ex) et Pandora (12 000 ex), la nouvelle revue sortie par Casterman.  En revanche, DoggyBags, publiée par Ankama a vécu sa dernière année. L’ultime numéro devant paraître en ce mois de janvier 2017.Et côté “revues d’informations”, il faut signaler la persistance de quelques magazines de qualité comme le très complet et généraliste CaseMate (23 000 ex) ou le plus pointu KaBoom (25 000 ex).

    Le Rapport Ratier se penche également sur l’univers “numérique” de la bande dessinée, en matière de production et de publication d’albums (une activité qui peine toujours à trouver une réalité) et de sites internet consacrés au genre.

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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