La variation du dragon et Requiem blanc, deux réussites éditoriales basées sur les échecs

    La variante du dragon, Frank (scénario), Golo (dessin). Editions Revival, 144 pages, 20 euros.
    Requiem blanc, Benjamin Legrand (scénario), Jean-Marc Rochette (dessin). Editions Casterman, 104 pages, 20 euros.

    Un thriller d’anticipation crépusculaire et un polar poisseux entre mafieux parisiens. A priori, pas grand chose à voir entre Requiem blanc et La Variante du dragon. Mais la récente réédition de ce dernier album par les éditions Revival donne aussi l’occasion de revenir sur le premier livre – réédité pour sa part en 2014.
    Au-delà d’avoir été tous deux prépubliés dans le magazine (A Suivre), ces deux albums partagent en effet, étrangement, plusieurs points communs et participent à faire ressurgir, non sans nostalgie, une certaine ambiance de la BD “adulte” des années 1980.

    Le premier ouvrage, associant les jeunes auteurs Benjamin Legrand (qui s’est remarquer par Tueur de cafards avec Tardi) et Jean-Marc Rochette, toujours aspirant guide de haute-montagne dans l’esprit et qui surfe sur le succès du Transperceneige. Obsédé par la montée des fascismes, Legrand partage avec Rochette la déprime de ce milieu des années 80 qui a vu se perdre les illusions de la gauche et les utopies des années 70. Ils imaginent ici un monde de 2024 aux équilibres géopolitiques reconfigurés entre des Etats-Unis d’Afrique désormais dominants et une Europe décrépite ou seule la Suisse survie, grâce à son statut persistant de coffre-fort de la planète. C’est là, à Zurich, ville de son enfance, que le journaliste Malcolm Lean se rend, alors qu’une conférence internationale sensible est sur le point de s’y dérouler. Mandaté secrètement par les Africains, son objectif est de démanteler une organisation terroriste, l’Hydre, soupçonnée d’être en lien avec une formation d’extrême droite, le Parti de la Légitimité blanche. Ses retrouvailles compliquées avec sa famille d’adoption, dont le vieux politicien Wilfrid Haas, avec qui il partage la passion des échecs, vont l’amener à de sombres découvertes, souvent mortelles.

    Beaucoup de morts aussi dans La variation du dragon, de Frank Reichert (décédé fin novembre) et du dessinateur égyptien Golo. Ici la métaphore du jeu d’échecs est encore plus directe, puisque l’album se veut en fait la reconstitution grandeur nature d’une célèbre partie d’échecs – qui a pris ce nom. Ici, l’échiquier est Paris dans les années 80, l’enjeu la maîtrise d’un trafic d’héroïne et les différentes “pièces”, les membres des deux clans qui s’affrontent. D’un côté Sainte-Croix, un vieux béké ressemblant bizarrement à Jean-Paul Sartre qui a monté son réseau avec des flics véreux et des chefs de la communauté chinoise, de l’autre des paumés toxicos, maghrebins, travelos et prostituées en lien avec Vétiver et Puig Evereste, un Catalan qui sort d’une dizaine d’années dans les geôles israéliennes. Chaque avancée dans l’intrigue, souvent sanglante, est annoncé par un des coups de la partie d’échecs. Une contrainte ludique qui aura de quoi ravir les amateurs du jeu, sans gêner les autres.

    Au-delà des histoires, on ressent à la lecture de ces deux albums, un même spleen et une même approche très sombre et morose. Un effet renforcé par le traitement graphique en noir et blanc, qui fait un peu songer à Tardi chez Golo, plus hyper-réaliste et froid chez Rochette.
    Les deux récits souffrent, malheureusement, aussi de quelques faiblesses. La multiplicité des personnages de La Variation du dragon tend à perdre un peu le lecteur tandis que le rythme lent, voire hiératique de Requiem blanc s’avère, sur la longueur un brin rébarbatif pour ne pas dire ennuyeux. Mais, malgré cela, les deux récits s’inscrivent de façon marquante dans la mémoire. Notamment autour de quelques séquences fortes – avec là encore une certaine parenté – comme la description sordides des toxicos en manque ici et un insolite meurtre par overdose de LSD là !

    La qualité du travail éditorial de ces deux rééditions est également à souligner. Grand format, nouvelles couvertures et papier de qualité. Avec aussi une préface intéressante et complète, signée Julien Baudry, pour l’ouvrage de Revival et une interview de Legrand et Rochette pour l’album de Casterman. Ajoutons que ce dernier livre a fait l’objet d’un vrai travail d’enrichissement chromatique par Rochette, qui a repris ses planches en leur ajoutant des lavis et quelques touches de couleurs flash.

    Deux plongées réussies donc, au final, au climax particulier, pour rappeler un peu de l’effervescence de la bande dessinée française dans les années 80.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    L’art d’Artemisia

    Artemisia, Nathalie Ferlut (scénario), Tamia Baudouin (dessin). Editions Delcourt, 72 pages, 15,95 euros. Sortie ...

    Le match franco-belge : objectifs unes

    La demi-finale de la Coupe du Monde France – Belgique a rappelé à plusieurs ...

    Anuki toujours en course

    Anuki, tome 6 : la Grande course de printemps, Frédéric Maupomé (scénario), Stéphane Sénégas ...

    Les fondus du vin au pays de la fondue

    Les fondus des vins de… Savoie – Jura – Suisse, Christophe Cazenove et Hervé ...

    L’ombre flamboyante des Elfes

    Elfes, tome 8: la dernière ombre, Olivier Peru, Bileau. Editions Soleil, 56 pages, 14,50 ...