L’Arabe du Futur et la gloire (déchue) de mon père

    L’Arabe du futur, tome 4: une jeunesse au Moyen Orient (1987-1992), Riad Sattouf. Edition Allary, 280 pages, 25,90 euros.

    Riad Sattouf, bientôt 10 ans, vit avec sa mère et ses deux jeunes frères au Cap Fréhel en Bretagne. Son père, le docteur Sattouf, vit en Arabie Saoudite où il a trouvé un poste de maître de conférences en histoire. Malgré ses tentatives désespérées pour faire venir sa famille, il vit là-bas loin des siens, son épouse refusant de mettre les pieds dans un pays ultra-religieux où une femme ne peut sortir seule dans la rue, sans voile. Une séparation de fait qui ne va pas sans tensions dans cette famille écartelée entre deux cultures. Riad devient le témoin des rivalités qui déchirent ses parents  lors des quelques vacances passées en famille en France, pays maternel, ou en Syrie, pays paternel. Son père si loin si proche, aux discours de plus en plus xénophobes et antisémites est devenu presque un étranger pour le jeune Riad qui a aussi d’autres préoccupations propres à son âge: la puberté, les filles, la découverte de « l’ordinateur »…

    L’arabe du futur tome 4 Une jeunesse au Moyen Orient -1987-1992 est l’opus le plus volumineux (280 pages) et peut-être le plus angoissant de cette fresque autobiographique commencée il y a quatre ans par Riad Sattouf.

    L’auteur à succès dans une veine comique (Pascal Brutal, les pauvres aventures de Jérémy...) et cinéaste (Les beaux gosses) est devenu une figure incontournable de la bande dessinée hexagonale avec cette œuvre phare  (1 million et demi d’albums déjà vendus traduit dans 22 pays) n’ayant d’autre ambition que de raconter sa jeunesse, entre deux cultures et deux pays (8 tomes seraient ainsi prévus au total, aurait indiqué l’auteur).
    Si les trois premiers abordaient déjà des sujets graves, adoucis par l’incongruité de certaines situations, ici, la tension est nettement plus forte du début à la fin, comme dans un thriller.

    La place centrale qu’y tient son père même quand il est absent de l’histoire, n’est pas étrangère à ce sentiment d’oppression. Ce  paysan Syrien, éduqué et diplômé, bercé au panarabisme, qui rêvait pour ses enfants qu’ils deviennent « l’arabe du futur », affranchis de l’obscurantisme religieux, a pris une évolution inquiétante.
    Son nationalisme arabe exacerbé (notamment par l’invasion du Koweit par l’Irak, vite déçu par l’échec retentissant de Saddam Hussein dans la première guerre du Golfe) s’est substitué à une croyance en un Islam dans sa version la plus radicale.
    Ce sujet comme d’autres sont autant de motifs d’éloignement entre docteur Sattouf et sa famille française. Jusqu’à la rupture inévitable qui interviendra à la fin de l’album dans un dénouement aussi inattendu que brutal. De la gloire à la déchéance.

    Si ce quatrième tome prête donc moins à rire que les précédents, notamment lors des scènes en Syrie où la violence et la diatribe anti-juive résonnent avec inquiétude dans le monde contemporain, Riad Sattouf garde son sens de l’autodérision comme lorsqu’il évoque certains souvenirs « honteux ». Ainsi l’attirance interdit pour une cousine syrienne, très religieuse et autoritaire devenue la proie de ses fantasmes nocturnes et interdits de pré-adolescent.

    En toile de fond, cette autobiographie est aussi et surtout une saisissante leçon de géopolitique à hauteur de yeux d’enfant illustrant le fossé grandissant durant cette décennie 90 entre le moyen orient et l’occident, dont les répercussions n’ont pas fini de se faire sentir une vingtaine d’années plus tard.

    Enfin, pour ceux qui attendent avec impatience le prochain tome de « L’arabe du futur », une exposition sur l’univers graphique de Riad Sattouf est toujours visible – jusqu’au 11 mars 2019 – au centre Georges-Pompidou à Paris.

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    • Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

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