Le chanteur retrouvé par Didier Tronchet

    Le chanteur perdu, Didier Tronchet. Editions Dupuis, coll. Aire libre, 184 pages, 23 euros.

    Depuis Jean-Claude Tergal ou la famille Poissart, Didier Tronchet a toujours su mettre en valeur des personnages d’apparence médiocre mais très touchants. C’est encore le cas ici, dans un album à l’étonnante histoire.

    Petit bibliothécaire d’arrondissement“, Jean tombe en burn-out. Il ne sort de la dépression, grâce à la redécouverte improbable d’une vieille cassette audio qu’il écoutait dans sa jeunesse, que pour se donner un but farfelu et obsessionnel: retrouver ce chanteur perdu, Rémy B, totalement disparu des radars. Un artiste d’autant plus marquant qu’il s’agissait d’un chanteur à texte en français, alors que la jeunesse d’alors – et Jean avec elle – ne jurait que dans le rock anglais en ces années 70 protestataires.

    Jean commence son enquête sur la seule base de la photo prise sur le premier album de Rémy-Bé : le viaduc de Morlaix. Cette virée bretonne est le début d’une longue quête qui va le mener ensuite à Berck-sur-Mer (après une halte dans une hutte de chasse en Baie de Somme) puis au cap Gris-Nez, près de Calais, où il croise la route d’un autre chanteur disparu, le “Grand Raoul” (Raoul de Godewaesvelde, l’auteur notamment de Quand la mer monte, forcément emblématique surtout pour un natif de Béthune comme Didier Tronchet). Ce drôle de road-trip en île-de-France et jusque dans l’île aux Nattes, dans l’Océan indien. Un périple fantaisiste, burlesque parfois, qui va transformer à jamais le bibliothécaire.

    Dans le voyage, le chemin compte plus que le but, dit le sage. C’est aussi ce que va découvrir le héros de Didier Tronchet – et le lecteur – au cours de cet étonnante enquête, qui va de rebondissements en rencontres surprise (avec Pierre Perret entre autre), autant d’errements qui dessine un étrange périple. Et le plus étonnant est encore que cette histoire, qui donne une fiction très bien menée, est pour partie une histoire vraie !

    L’an passé, Tronchet avait, rétrospectivement, laissé quelques pistes avec son précédent album, Robinsons père et fils, où il racontait ses quelques mois de retraite dans une île paumée de l’océan indien. Or, le créateur de Raymond Calbuth était parti là bas justement à la recherche d’un chanteur oublié, Jean-Claude Rémy, métis franco-indochinois, auteur de quelques titres engagés et souvent sombres, au milieu des années 70; des chansons qui avaient marqué le jeune Didier Tronchet de l’époque et qu’il n’a jamais oublié. Et l’auteur de bande dessinée a réussi à retrouver le chanteur, devenu pêcheur dilettante et “bouddha septuagénaire”, dont il conte ici l’existence, légèrement romancée bien sûr.
    Didier Tronchet évoque tout cela en détails dans une longue interview, en postface à l’album. Il a aussi réalisé, sans esbroufe aucune et avec une vraie humilité, une véritable oeuvre “multimédia”, en proposant sur son site les chansons d’époque de Jean-Claude Rémy, mais aussi celles qu’il a composé avec ce dernier lors de son exil insulaire et même le récit romancé de sa “recherche du chanteur fantôme“. Une “narration multiple” qui permet de prolonger ce moment partagé avec ces personnages attachants et, s’agissant des chansons, une vraie plus-value au livre.

    Depuis quelques albums, Tronchet mêle ainsi, avec profit et bonheur, sa vie et son oeuvre, avec toujours le même style simple et stylisé devenu sa signature, densifié par cette réalité transfigurée. Une oeuvre pleine d’humanité et de découvertes qui s’enrichit ici d’un joli nouveau chapitre au ton particulièrement juste.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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