La chienne de vie de Céline

    Le chien de Dieu, Jean Dufaux (scénario), Jacques Terpant (dessin). Editions Futuropolis, 72 pages, 17 euros.

    Il y a deux ans, Christophe Malavoy et les frères Brizzi (à qui l’on doit depuis l’amusant Automne à Pékin), avait déjà évoqué Louis-Ferdinand Céline, durant sa cavale grotesque et macabre de l’année 1944. Et dès 1988, Futuropolis-Gallimard initiaient leur collection commune en publiant une somptueuse édition du Voyage au bout de la nuit illustré par Jacques Tardi (album réédité en 2006).
    Cette fois, toujours chez Futuropolis donc, c’est au tour de Jean Dufaux et de l’illustrateur Jacques Terpant (auteur de la série Sept cavaliers d’après Jean Raspail – pas franchement un gauchiste non plus) de retourner voir “l’écrivain maudit”.

    On le retrouve en 1960, dans sa maison de Meudon, alors qu’il termine le manuscrit de Rigodon (qui clôture sa trilogie allemande et est évoqué dans l’album de Malavoy et des Brizzi). A l’étage, Lucette, si fidèle épouse donne des cours de danse pour faire bouillir la marmite. C’est une nuit d’orage. Dans un éclair, Céline croit distinguer soudain la silhouette d’un cavalier. Un cuirassier de 1914, le maréchal-des-logis Destouches, lui-même, ressurgi de son passé.
    L’album va se dérouler ainsi, entre la réalité – où il part soigner une petite danseuse avant de s’apercevoir que le père à lu le Voyage et que sa femme est juive, puis tente de sauver un couple de jeunes braqueurs paumés – et rêve éveillé. Céline revit des moments clés de son existence, commentée avec sa verve cynique. Et le lecteur découvre ainsi des éléments pas forcément connus: son premier amour, Elisabeth Craig, son amitié maintenue avec Arletty ou Robert le Vigan, l’amertume ironique de son échec au Goncourt “annoncé” en 1932 et surtout son amour pour Lucette, qui le suivra toujours.

    Très réaliste, le dessin de Jacques Terpart restitue avec une grande force l’écrivain, et plus largement son univers. Le passage d’une époque à l’autre est suggérée, visuellement, par une légère colorisation sepia ou rougeâtre tandis que la période 1960 est dans un noir et blanc aux reflets gris métallique. Un style, et une gouaille dans les dialogues, qui évoque aussi – et ce n’est pas par hasard – les codes du réalisme poétique des films des années 30-40.

    Sujet de controverses rituelles, Céline ne sort pas forcément grandi du portrait qui en est fait ici par Jean Dufaux (à qui l’on doit Murena, Giacomo C. ou Rapaces). Pas franchement sympathique, mais humanisé, certainement. Dans quelques dialogues, le Céline de Dufaux paraît s’excuser de ses envolés antisémites, apparaissant surtout comme un misanthrope geignard perdu dans ses vieilles nippes. Mais fier et lucide finalement sur ce qu’il a fait et écrit.

    Finalement, dans ce retour elliptique mais assez complet, seul manque à l’appel le fameux chat Bébert. Absent… tout autant que le chien du titre. Pour ce dernier, au moins, l’explication se trouve en toute fin du livre. Un extrait d’un article de la NRF de 1941 où Drieu La Rochelle écrit qu’il “y a du religieux chez Céline. C’est un homme qui ressent les choses sérieusement et qui, en étant empoigné, est contraint de crier sur les toits et de hurler au coin des rues la grande horreur de ces choses. Au Moyen Âge, il aurait été dominicain, chien de Dieu“.

    Drieu La Rochelle, l’écrivain collabo qui se suicida en 1945 par crainte d’être arrêté, placé en exergue d’un récit sur Céline. Pas franchement de quoi redonner un brevet d’honorabilité au personnage !
    Mais ce n’est pas non plus l’objectif. Un autre extrait, de propos de l’écrivain lui-même cette fois, en quatrième de couv’ indique finalement le coeur du propos : “Faut pas qu’ils oublient… Je suis un résistant, mon bon monsieur… un réfractaire… Je résiste ! Solide au poste… J’ai résisté à tout, n’est-ce-pas ?” Et c’est aussi, finalement, l’objet de cet album, de restituer l’homme derrière la controverse.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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