Ferrandez – Camus : même Combat !

    Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

    Le Premier homme, d‘après l’œuvre d’Albert Camus, Jacques Ferrandez. Edition Gallimard Jeunesse, 184 pages, 24,50 euros.

    « J’ai quarante ans. L’homme enterré sous cette dalle et qui a été mon père est plus jeune que moi », soliloque Jacques Cormery, voyant pour la première fois la sépulture de son père qu’il n’a pas connu, dont la vie a été fauchée à 29 ans sur le front de la Marne en 1914. Plus de quarante après, ce Pied-noir d’Alger, devenu un écrivain célèbre dans la France des années 50, se met à la recherche de cette figure paternelle dont il ne sait pas grand-chose excepté par les témoignages de sa famille et des proches.
    A travers cette quête initiatique sur ce « premier homme », Jacques Cormery (double fictif d’Albert Camus, l’écrivain prix Nobel de littérature et ancien journaliste chez Combat), questionne ses origines et son appartenance à un pays déchiré par une guerre qui pendant longtemps ne portera pas ce nom. Un destin tragique de tout un peuple se disputant la même terre, emporté dans les tourments de l’histoire et vers l’exil.

    C’était un véritable défi que d’adapter en bande dessinée Le premier homme, le dernier roman inachevé d’Albert Camus, décédé dans un tragique accident de voiture le 4 janvier 1960. Ce manuscrit de 144 pages rempli d’annotations avait été retrouvé dans sa voiture et il a fallu attendre trente-quatre ans pour que le livre soit publié sous son titre originel par la fille de l’auteur, Catherine Camus.

    Qui de mieux que le dessinateur niçois, né à Alger, Jacques Ferrandez (Carnets d’Orient, L’eau des collines, L’Outremangeur...) pour retranscrire graphiquement ce roman auto-biographique à tiroirs faisant des allers-retours entre le passé et le présent, entre l’Algérie et la France, deux pays à la fois distants et proches, sur les deux rives de la Méditerranée.
    L’auteur, qui est né comme Camus dans le quartier Belcourt à Alger et reste profondément attaché à la terre de ses aïeuls, avait déjà adapté deux de ses œuvres L’Hôte et L’Etranger. Cette fois, il s’attaque à ce monument de la littérature française qui selon les propres mots de l’écrivain devait être son « Guerre et Paix » sur l’Algérie. Une phrase qui résonne dans le travail de Jacques Ferrandez, qui depuis plus de trente ans esquisse de son trait fin les rapports tumultueux entre la France et l’Algérie, notamment à travers sa saga culte Carnets d’orient.

    Sous la plume de Ferrandez, la sensibilité du roman est parfaitement retranscrite. Il sait aussi mieux que personne dessiner ces paysages de son pays natal dont le soleil, la campagne aride et les villes blanches sont renforcés par des couleurs vives et aplats d’aquarelle débordant des cases. Suivant fidèlement récit le roman, il revient sur les différentes étapes de la vie de l’auteur, découpées en chapitres, faisant des digressions chronologiques. On découvre Cormery-Camus enfant puis jeune étudiant ensuite écrivain célèbre.
    Les souvenirs d’une enfance heureuse malgré la dureté de la vie sont autant de madeleines de Proust : les baignades au soleil avec ses copains de toutes confessions, sa rencontre décisive avec son maître d’école qui le premier l’ouvrira au monde, les parties de chasse avec son oncle dans le maquis et la vie de sa petite tribu familiale dominée par le figure écrasante de la grand-mère espagnole, dure et autoritaire. Les passages sur sa mère, douce et aimante, n’ayant pas le droit de se remarier après la mort de son mari et victime du poids des traditions, sont particulièrement poignants. Les événements de la guerre d’Algérie sont évoqués à travers les yeux de sa mère devenue âgée, ne comprenant plus ce qui est en train de se jouer dans ce pays, lui ayant tant donné.
    Avec cette adaptation parfaitement maîtrisée, Jacques Ferrandez réussit un coup de maître et signe là peut-être son œuvre la plus personnelle.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Un bon plan sur la Comète

    Paulette Comète, tome 2: Reine des gangsters intérimaires, de Mathieu Sapin et Christian Rossi, ...

    Introspection nipponne ni mauvaise

    Un thé pour Yumiko, Fumio Obata. Editions Bayou, 160 pages, 19 euros. Installée depuis ...

    Les sirènes de Rio

    Mermaid project, épisode 3, Léo, Corine Jamar (scénario), Fred Simon (dessin). Editions Dargaud, 48 ...

    “Shrimp”, une crevette à croquer

    Shrimp, tome 1: le grand large, de Mathieu Burniat, Benjamin d’Aoust et Matthieu Donck, ...

    Black sands, une île guère pacifique

    Black sands, Unité 731, Tiburce Ogier (scénario), Mathieu Contis (dessin). Editions Rue de Sèvres, ...

    20 ans, toujours pas le plus bel âge…

    Le bel âge, tome 2: territoire, Merwan, éditions Dargaud, 72 pages, 14,95 euros. On ...