1917, les huit mois qui ébranlèrent le monde

    Octobre 17, Patrick Rotman (scénario), Benoît Blary (dessin). Editions Delcourt/Seuil, 112 pages, 17,95 euros.

    Le centenaire de la Révolution d’Octobre va s’accompagner – logiquement – d’une vague éditoriale (déjà largement entamée). En matière de bande dessinée, après un Lénine de bonne facture, Delcourt (en co-édition avec le Seuil) publie sur le sujet la première bande dessinée de Patrick Rotman. Dans ce récit fouillé, l’historien et documentariste bien connu (auteur notamment d’un pavé de référence sur les soixante-huitards) revient sur les principaux événements s’étant déroulés entre février et fin octobre 1917, après un prologue recontextualisant bien la situation (et très joliment exécuté par Benoît Blary.

    La bonne idée ici, en effet, est de raconter, non pas la Révolution d’Octobre, mais le processus allant de février à octobre 1917. Entre le 3 avril 1917, lorsque Lénine arrive à Petrograd, et le 26 octobre 1917, quand les soviets déposent définitivement le gouvernement provisoire et prennent “tous les pouvoirs”. Entretemps, les bolcheviks, notamment Trotsky et Kamenev, vont s’affronter sur la stratégie à suivre, le parti sera aussi confronté aux événements qui vont parfois le dépasser, comme les émeutes de juillet 1917 ou le putsh du général Kornilov…

    L’intérêt aussi est d’éviter tout manichéisme facile ou l’anachronisme visant à interpréter 1917 à l’aune des événements ayant eu lieu ensuite. Plutôt vu du côté – et aux côtés – des leaders bolcheviks, le mouvement qui va porter les bolcheviks aux pouvoir est aussi expliqué à travers les réactions populaires, avec l’intervention de deux personnages de fiction. L’enchaînement des événements – parfois forcé, souvent subi – est bien retranscrit et permet de comprendre les processus sociaux et politiques qui expliquent comment une poignée de révolutionnaires décidés a pu s’emparer du pouvoir (s’en tenir à la thèse d’un “putsch” étant bien sûr un brin sommaire). Il en est ainsi le cas des deux mots d’ordre bien mis en avant : la paix, le pain.

    Entretemps, on aura suivi les conciliabules entre le chef révolutionnaire et ses principaux camarades (Trotsky, Staline, Kamenev et Zinoviev ainsi que la flamboyante et féministe Alexandra Kolontaï), mais aussi le déroulement des événements, s’accélérant au fil des semaines: la mise en place d’un double pouvoir entre le gouvernement Kerensky et le soviet, le mouvement protestataire de juillet réprimé dans le sang et l’interdiction du parti bolchevik, replongeant Lénine dans la clandestinité, le putsch du général Kornilov, puis le mouvement vers l’insurrection d’octobre – plus ou moins dirigé, plus ou moins suivi par les dirigeants bolcheviks.

    Le récit est donc dense, mais pas pesant. Il décrypte les réflexions stratégiques, les divergences d’orientations internes aux bolcheviks (qui n’ont rien, ici, d’une phalange monolithique obéissant aux ordres du chef suprême). Intégrant des personnages fictifs, militant de base ou soldat, mais aussi des personnalités tels que le poète Maiakovski ou le journaliste américain John Reed (auteur des Dix jours qui ébranlèrent le monde) l’album est porté par le joli travail graphique du Champenois Benoît Blary.

    Si ses portraits de personnages sont parfois un peu approximatifs et évolutifs d’une page à l’autre (mais demeurent toujours bien reconnaissables), son style épuré et sa mise en page dynamique apportent une légèreté appréciable, renforcés par l’usage de l’aquarelle au rendu très suggestif. Plusieurs dessins pleine page viennent encore rythmer le récit et lui donner un vrai souffle, accompagnant bien l’épopée en cours.
    En fin d’album, un petit dossier vient apporter d’autres informations biographiques et chronologiques. Faisant de ce petit livre un très bon résumé pédagogique d’une période qui, comme Patrick Rotman l’évoque en début de sa préface, a “fracassé l’Histoire”.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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