Bien voir “Au revoir Là-haut”

    Au revoir là haut_couvAu revoir Là-haut, Christian de Metter (dessin), Pierre Lemaître (scénario). Editions Rue de Sèvres, 176 pages, 22,50 euros.

    Prix Goncourt 2013 et best-seller en librairies, Au revoir là-haut, de Pierre Lemaître, devient en cette rentrée 2015 une bande dessinée, adaptée par l’écrivain lui-même  et le dessinateur Christian de Metter (déjà auteur, sur le sujet de 14-18 de la saga du Sang des Valentines). Une autre manière de mettre en scène et de faire vivre cette fresque sociale forte de l’immédiat après Première Guerre mondiale, qui prend naissance comme un roman noir durant les derniers jours du conflit.

    Pour masquer un crime de guerre né de son ambition dévorante, le lieutenant Pradelle a abandonné un de ses hommes, Albert Maillard, au fond d’un trou, promu à une mort certaine. Enseveli par une explosion, ce dernier est sauvé miraculeusement par un camarade Edouard Péricourt, artiste et jeune fils de bonne famille en rupture avec son clan. Mais ce dernier y perd la machoire, emporté par un éclat d’obus. Le besogneux mais loyal Albert lie alors son destin à celui de son ami. Une fois la guerre achevée, il reste à son chevet, accède à son désir de se faire passer pour mort pour échapper à sa famille et son notable de père, qui l’avait renié pour son homosexualité. Et Albert accepte aussi finalement de s’embarquer dans une arnaque géante aux monuments aux morts imaginée par Edouard. De son côté, derrière sa façade d’honorabilité, Pradelle, qui s’appuie sur la fortune de sa femme (qui n’est autre que la fille de Péricourt), baigne tout autant dans le sordide, en s’investissant dans le commerce des cercueils et le trafic des cadavres d’anciens combattants. S’entrecroisant, toutes ces histoires vont, inéluctablement vers un épilogue dramatique. Mais non sans quelques surprises…

    Lorsque ce projet d’adaptation en bande dessinée du roman de Pierre Lemaître a été connu, la curiosité manifeste pouvait se doubler de deux inquiétudes. Comment arriver à restituer dans un nombre restreint de planches l’ampleur du sujet, sa dimension picaresque de fresque sociale ou la description psychologique fouillée des différents personnages est un des ressorts majeurs de l’histoire. L’autre interrogation portait sur la mise en images d’un roman très “visuel” mais dont chacun des lecteurs s’était déjà fait, mentalement la représentation. Et ce  notamment pour l’indicible visage d’Edouard Péricourt, gueule arrachée plus que que simplement “cassée”.

    Des inquiétudes vite levées, en fait. Dès les premières planches, Christian de Metter emporte le morceau. En quelques traits, le lieutenant Pradelle porte sur son visage cette suffisance méprisante et haïssable du parfait salaud qu’il est. Et Albert Maillard, avec son regard doux et vaincu incarne déjà le pauvre type malchanceux, mais plein d’abnégation. Il en va de même pour ce qui apparaissait comme le défi majeur: le visage d’Edouard. Le lecteur le découvrira, comme le personnage, dans le reflet d’une vitre. Une vision choc, mais totalement réaliste. Et qui s’impose ensuite comme une chose toute naturelle. Et les 168 pages sont du même niveau. Alternant le tragique et le grotesque (le défilé des masques confectionnés par Edouard), incarnant les divers protagonistes avec un trait sensible. Procédant par allusions et ellipses (qui nécessiteront peut-être pour ceux qui n’auraient pas lu le roman une lecture très attentive), le récit conserve toute la force et l’ironie amère du livre. Belle démonstration de la capacité du récit dessiné – lorsque c’est un grand auteur qui tient la plume – à proposer son rythme de narration, bien au-delà de la simple illustration.

    En 2013, Au revoir là-haut avait été un livre marquant. Sa version en bande dessinée en ajoute des images inoubliables.

    Au revoir là haut_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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