Dans la tête de Gérard Depardieu

    Gérard cinq années dans les pattes de Depardieu, Mathieu Sapin. Editions Dargaud, 160 pages, 19,99 euros.

    Un deuxième regard sur l’un des albums “monstre” de l’année.

    L’album démarre par une scène à la fois désopilante et pathétique. Dans un vieux cimetière d’un pays oriental indéterminé, le personnage principal et auteur de la bande dessinée, Mathieu Sapin, doit parler pour le besoin d’un film avec … Gérard Depardieu, assis seul sur une tombe le regard plongé dans l’horizon. « Mathieu est-ce que tu pourrais parler à Gérard de la mort ? » demande le réalisateur à notre héros désarçonné par cette question. Il n’aura pas besoin de beaucoup de mots pour que ce monstre sacré du cinéma français se livre dans un long monologue dont il a le secret . Après quelques digressions il termine en citant Peter Handke ; « Je ne sais rien de moi à l’avance. Mes aventures arrivent quand je les raconte ». Tout Depardieu est dans cette scène inaugurale. Un homme pouvant sortir des lieux communs énormes et toujours retomber sur ses pattes montrant une formidable culture et un esprit en constante ébullition.
    Après Dans la peau de John Malkovitch, bienvenue dans la tête de Gérard Depardieu…

    Dans son style graphique caricatural quasiment enfantin, Mathieu Sapin , devenu spécialiste de la bande dessinée documentaire (sur la campagne présidentielle de François Hollande, ou dans les coulisses de l’Élysée durant le mandat de ce dernier), signe un road movie désopilant à travers le monde, où il se met lui-même en scène aux côtés de ce monstre sacré.
    Entre le petit auteur de BD, chétif et toujours un peu effrayé, et le personnage imposant et énorme, aux colères homériques, le tandem fonctionne bien comme certains duos comiques Laurel et Hardy, Don Quichotte et Sancho Pança ou encore Tintin et Haddock.

    Dans cet album monstre de 150 pages, celui que Gérard surnomme d’emblée « Tintin » (« parce que c’est plus simple ») tente de transpercer le cerveau de « la personnalité française la plus connue au monde après le président de la République » en le suivant à la trace dans différentes pérégrinations. Mais il faut avoir la forme pour suivre Gérard Depardieu. Entre ses déplacements réguliers à l’étranger, où même dans un pays d’Asie centrale, il est reconnu à chaque coin de rue et doit se prêter au jeu des selfies (quand il est de bonne humeur). Il tutoie et festoie avec les grands de ce monde (de Poutine à « Bob » de Niro…), se fâche avec le gouvernement français (la fameuse controverse avec l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault, l’ayant traité de « minable ») et est régulièrement la proie des paparazzi. En fait, le monde ne semble pas assez grand pour satisfaire l’appétit gargantuesque de cet ogre vivant, au sens propre comme figuré (la bouffe est très présente dans l’album !)…

    Mathieu Sapin qui à l’origine devait seulement réaliser un carnet de voyage sur le tournage d’un film avec Gérard Depardieu en Azerbaïdjan, nous offre quelques scènes savoureuses éclairant d’un jour nouveau ce personnage à l’ego sur-dimensionné, toujours entouré mais affreusement seul. Il peut être grossier et colérique, mais cache d’importantes fêlures sous sa carapace. Sa fragilité se révèle lors d’une scène émouvante dans un petit restaurant au Portugal où pour une fois reconnu de personne, il peut manger tranquillement sans avoir besoin de jouer de rôle. Mais ces bonheurs simples sont rares. Le reste du temps, sa célébrité est un lourd fardeau à porter comme lors d’un voyage en Russie où il se retrouve contraint de jouer dans une publicité et échanger des coupes avec des profiteurs alléchés par sa renommée.
    Le petit voyou de Châteauroux, élevé comme il le dit lui-même par les prostituées et se distrayant avec les soldats yankee installés après guerre, dans cette ville de province, est finalement un être bougrement complexe que l’on ne peut résumer à ses saillies médiatiques. Cependant, cet album nous laisse un sentiment  mitigé. La première partie consacrée au voyage en Azerbaïdjan, est réjouissante, mais la deuxième partie – entre ses allers-retours à Moscou ou ses virées et tournages en Europe – tourne un peu en rond. Depardieu en bon pro de la communication ne donne que ce qu’il veut donner. On n’apprend finalement pas grand-chose sur sa vie privée, ses amours et surtout ses rapports avec ses enfants (Julie, mystérieusement absente de l’album, ou Guillaume dont le décès est évoqué une seule fois) ce qui nous aurait rendu le personnage plus humain. Difficile de rentrer totalement dans la tête de Depardieu.

    Par Ludovic Lascombe

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    • Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

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