Blanqui, ni vieux ni bête grâce à Le Roy et Locatelli-Kournwsky

    Ni Dieu, ni maître, Auguste Blanqui, l’enfermé, Loïc Locatelli-Kournwsky, Maximilien Le Roy, éditions Casterman, 198 pages, 23 euros.

    Maximilien Le Roy poursuit avec talent sa galerie de portraits de grands insoumis. Après Thoreau, Gauguin ou les brigadistes d’España la vida, il s’attache ici à évoquer Auguste Blanqui, passé à la postérité pour son slogan Ni Dieu ni maître ou comme boulevard parisien (c’est là qu’est situé par exemple Le Monde), mais passablement méconnu pour autant.

    Révolutionnaire français du XIXe siècle, socialiste (mais pas “utopique”), communiste (mais pas marxiste), libertaire qu’on classerait aujourd’hui à “l’ultra-gauche”, Auguste Blanqui fut un insurgé permanent. Choqué par l’exécution des “quatre sergents de la Rochelle“, Républicain irréductible sous deux rois et un empereur, il n’eut de cesse de prôner l’insurrection – violente si besoin – et de participer ou de soutenir diverses révoltes et conspirations, qui toutes échouèrent, du mouvement des “carbonari” jusqu’à la Commune de Paris. Des échecs qui lui firent passer quarante-trois ans des soixante-quinze de sa vie derrière les barreaux, ce qui lui valut le surnom de “l’enfermé”.

    C’est d’ailleurs par un épisode de la Commune que débute ce riche roman graphique, lorsque Thiers refuse la proposition des communards de libérer Blanqui contre la vie de 74 otages (dont l’archevêque de Paris) : “Nous ne pouvons pas vous rendre Blanqui. Le lâcher, c’est vous envoyer une force égale à un corps d’armée“, fait ainsi dire Le Roy à Auguste Thiers. Une bonne manière d’introduire le personnage et son influence au cours de ce tumultueux XIXe siècle. Jugé l’année suivante, condamné à nouveau, c’est par l’entremise d’un journaliste venu l’interroger dans sa prison, Aurélien Marcadet, que l’on retrouve Blanqui, en 1877.

    C’est à travers leurs échanges, entre flash-back et souvenirs que se dessine ensuite rétrospectivement les grands moment du parcours politique et personnel de Blanqui. Un procédé classique, mais qui permet de donner du rythme à ces quelque 200 planches, permettant de suivre chronologiquement ses engagements, de retrouver des extraits de ses grands discours et de replacer le contexte de ceux-ci. De quoi donner aussi du relief et toute sa dimension humaine au personnage. Le dessin, libre et épuré de Loïc Locateli-Kournwky, rehaussé de lavis de couleurs ou sépia (pour les séquences en flash-back) restitue bien le souffle et l’énergie du révolutionnaire intransigeant.

    Seul reproche, pour une telle biographie, l’album s’arrête sur la parution du journal Ni Dieu ni maître, en 1879, et ne mentionne nulle part les derniers instants de la vie de Blanqui (celui-ci meurt d’une apoplexie le 1er janvier 1881, ses obsèques seront suivies par près de cent mille personnes, jusqu’au cimetière du Père Lachaise où il est inhumé). Un choix qui mythifie le personnage et tranche avec l’approche suivie jusque là.

    Comme pour ses précédents ouvrages, Maximilien Le Roy affiche dans une préface en forme de “making of” les raisons qui l’ont incité à réaliser cet album. S’il ne cherche effectivement pas ici à “sculpter la statue d’un saint“, comme il l’écrit, il ne cache pas sa fibre libertaire ni son inclination pour Blanqui, dont “le cri enjambe les siècles” : “Sa témérité, son endurance et sa probité frappent aux portes de nos démocraties estropiées, de nos alternances de façade.” De quoi faire en tout cas une très honnête biographie – aux deux sens du terme – et de libérer, de belle manière, “l’enfermé”.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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