Chili, la mémoire bien vivante des vaincus

    Vaincus mais vivants_couvVaincus mais vivants, Maximilien Le Roy (scénario), Loïc Locatelli-Kournwsky (dessin). Editions Le Lombard, 128 pages, 17,95 euros.

    Après Blanqui, Guauguin ou Thoreau, Maximilien Le Roy poursuit donc de belle manière ses biographies de “révoltés” avec un portrait de l’écrivaine et réalisatrice chilienne Carmen Castillo et, à travers elle, du Chili d’Allende et de Pinochet.

    Fille de famille bourgeoise, Carmen Castillo va s’engager tôt dans le mouvement révolutionnaire de son pays. Dès le début des années 60. Amie de Beatriz Allende, la fille du futur président assassiné en 1973, elle fut compagne un temps d’Andrés Pascal, neveu d’Allende et co-fondateur du MIR (le mouvement de la gauche révolutionnaire, à la fois trotskyste, guévariste, anarchiste et marxiste, qui voulait se distinguer de l’électoralisme du Parti socialiste et d’un Parti communiste inféodé à Moscou), puis compagne de Miguel Enriquez, secrétaire général du MIR. Elle vécut ensuite la victoire électorale de la gauche, puis le coup d’Etat du 11 septembre 1973, soutenu par les Etats-Unis, elle connut près d’un an de clandestinité. Enceinte, elle est arrêtée violemment en octobre 1974, alors que Miguel Enriquez tombe sous les balles, dans leur maison de la rue Santa Fe. Elle perdra son enfant et bénéficiera d’une extradition suite à une campagne internationale menée notamment par Régis Debray, qu’elle avait croisé au Chili. Réfugiée en France, elle s’y est définitivement installée, tout en conservant en elle la douleur et la nostalgie de l’exil…

    Vaincus mais vivants_caseVaincus mais vivants retrace avec une grande force et une vraie émotion toute cette épopée chilienne, des aspirations révolutionnaires jusqu’à la parenthèse de la présidence Allende, puis l’exil et le retour dans cette rue Santa Fé, dont Carmen Castillo fit un film. C’est un demi-siècle d’histoire qui revit, de façon à la fois politique et intime, à travers le portrait de Carmen Castillo. Nourri de recherches et de nombreux échanges, cet album se montre d’une impitoyable véracité, des discussions politiques entre réformisme et révolution, de l’angoissante vie dans la clandestinité, alors que les camarades sont arrêtés les uns après les autres, jusqu’aux scènes de torture dans les geoles de la DINA.

    Eclaté en quatre époques (la jeunesse étudiante en 1962, l’année du coup d’Etat en 1973, la clandestinité et ses suites en 1974, puis un retour au Chili en 2002), le récit n’en reste pas moins très cohérent et prenant. Il en acquiert même une vraie dynamique  et un lien entre passé et présent. Et comme pour leur précédent ouvrage, sur Auguste Blanqui, le dessin épuré et efficace de Loïc Locatelli-Kournwsky, avec ses couleurs en aplats un peu sépia, apporte une singularité et un regard moderne sur cette page d’histoire. Et ce témoignage très vivant participe bien de ce Carmen Castillo déclare, dans la dernière case de l’album: “Je sais que tant que nous serons en vie, nos morts ne seront pas morts.”

    Vaincus mais vivants_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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