Grand “Reportages”

    Reportages, Joe Sacco, éditions Futuropolis, 200 pages, 25 euros.

    Grand nom du “bd-journalisme”, qu’il défricha en pionnier dès 1993 avec Palestine : une nation occupée, avant d’enchaîner sur la guerre de Bosnie jusqu’à son dernier album, retour historique en Palestine multi-auréolé Gaza 1956, en marge de l’Histoire, Joe Sacco se vit pleinement comme un journaliste et comme un reporter. Il s’en explique, fort bien dans la préface de ce nouvel album, Reportages, recueils de différents sujets parus dans la presse internationale.

    En Palestine, encore, à travers un Coup d’oeil à Hebron ou sur les tunnels de Gaza, à La Haye, pour un procès (décevant) du tribunal international pour l’ex-Yougoslavie, “embedded” avec les GI’s en Irak, auprès des réfugiés tchétchènes, des clandestins africains débarquant à Malte ou des intouchables en Inde, on retrouve sa patte : mélange de dessin soigné et documentaire, d’un parti-pris assumé “du côté de ceux qui souffrent” et de sa propre représentation – souvent pas à son avantage – en petit bonhomme aux lunettes opaques ou vides ; actant sa présence comme observateur actif de ses créations.

    Bel album encore une fois très bien édité chez Futuropolis (après Gaza 1956), ces Reportages sont donc l’occasion pour Joe Sacco d’expliquer aussi son travail, à la fois dans son intéressante préface, mais aussi dans les petites postfaces qui suivent chaque histoire.

    Leçons de journalisme
    Joe Sacco s'auto-représentant dans "Gaza 1956".

    Il ne s’attarde pas, ici sur le rôle de “distanciation” opéré par son auto-représentation systématique, qui est une façon de montrer son implication quoi qu’il en veuille dans le récit et donc une manière de signifier au lecteur qu’il y a forcément un point de vue dans ce qu’il lit (ce qui est vrai pour tout reportage écrit et audiovisuel… mais non signifié).

    En revanche, il s’explique sur son rapport – qui vaut leçon pour l’ensemble de ses confrères, dessinateurs ou pas – au journalisme. Et notamment aux deux dogmes du journalisme à l’américaine que sont l’objectivité et la recherche de l’équilibre. Honnêtement, il note, d’une part, avec le journaliste Edward R.Murrow que “nous sommes tous prisonniers de nos propres expériences, (qu’) on ne peut pas éliminer les préjugés, seulement les identifier” et, d’autre part que le journaliste doit “faire son possible pour découvrir ce qui se passe et le dire, plutôt que de faire une entorse à la vérité au nom de l’égalité de temps“. Deux principes qu’il démontre fort bien dans les sept récits de ce livre.
    Tout comme il rend un bel hommage à la bande dessinée et à ses potentialités en matière de traitement de l’actualité : “Le gros avantage d’un médium interprétatif par nature, tel que la bande dessinée, est qu’il m’a interdit de m’enfermer dans les limites du journalisme traditionnel. En me compliquant la tâche qui consistait à m’extraire d’une scène, il m’a empêché de prétendre à l’impartialité. Pour le meilleur ou pour le pire, la bande dessinée est un médium inflexible, qui m’a obligé à faire des choix. De mon point de vue, cela fait partie de son message“.
    On peut difficilement ne pas ému par le regard, pertinent, parfois incisif mais toujours très humain que Joe Sacco porte sur les situations et les hommes qu’il décrit. Personnellement, je l’ai été particulièrement sur le récit des immigrés africains échoués sur l’île de Malte ou sur le drame palestinien, restitué d’une manière très forte en quatre pages de portfolio.
    Une belle leçon de journalisme et une jolie manière de redonner ses lettres de noblesse au grand reportage. Accessoirement, ce recueil d’histoires courtes est une bonne manière de découvrir le travail de Joe Sacco, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore.

    Dans "procès des crimes de guerre", sur le tribunal de La Haye et les accusés serbes, reportage fait pour la revue américaine "Details" qui ouvre "Reportages. On notera, dans les deux premières cases, le procédé - simple mais très efficace - pour suggérer sa présence à La Haye et celle, passée en Bosnie.
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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