Guernica formidablement bien remis en perspective par Bruno Loth

    Guernica, Bruno Loth. Editions La Boîte à bulles, 80 pages, 19 euros. 

    En décembre 1936, Picasso, bien que résidant en France depuis longtemps, est sollicité par le gouvernement républicain pour participer au pavillon espagnol à l’exposition universelle de Paris de 1937. C’est dans ce cadre que l’artiste peindra, six mois plus tard, en quelques jours exaltés, son tableau Guernica, qui deviendra l’une de ses plus célèbres oeuvre et une dénonciation magistrale de la guerre. Mais ce lundi 26 avril 1937, dans ce petit coin de la Biscaye, au Pays basque, tout cela paraît inimaginable.

    Ce jour-là, un paysan et son fils descendent de la montagne pour aller vendre une jument au marché à Gernika (le nom de la ville en basque). De l’autre côté de la ville, des miliciens républicains arrivent, se repliant vers Bilbao. Une femme écrit à son mari sur le front, un jeune homme va acheter la presse, un milicien flirte avec une jeune vendeuse d’espadrilles. Et tandis que Picasso à Paris peine à trouver l’inspiration, des avions de la légion Condor décollent de leur base de Burgos, tout comme trois bombardiers italiens, avec le même objectif: le pont de Guernica.
    Un premier bombardement précipite la population dans les abris, sans faire trop de dégâts. Une bombe italienne va être plus meurtrière, ensuite, en explosant la gare où se sont réfugiées de nombreuses personnes. Mais c’est en fin d’après-midi que l’horreur s’abattra sur la petite ville basque, lors d’un troisième bombardement sans pareil, avec plus de 5000 bombes incendiaires qui vont quasiment tout détruire. Picasso, à Paris, verra un petit reportage filmé sur l’événement: l’église San Juan Ibarra privée de son clocher, un cheval éventré au milieu d’une rue détruite, un boeuf vivant dégagé d’une grange, des décombres…
    Le 1er mai, Guernica devient un symbole dans les défilés ouvriers. Et Picasso, frénétiquement, se met à son chef-d’oeuvre. “Face au réalisme des photos qui aveugle, la peinture doit aller plus loin“. Lui, voit une mère tenant son enfant mort… des corps déchiquetés… un cheval agonisant… un taureau émergeant des ruines… des maisons en flammes….

    Guernica, donc. Tout le monde connaît aujourd’hui la ville-martyre, devenu symbole de la barbarie nazie, mais aussi le tableau de Picasso qui a su si bien retranscrire et sublimer l’horreur. Picasso à qui, selon la légende, l’ambassadeur d’Allemagne aurait demandé en voyant le tableau : “C’est vous qui avez fait ça ?” Et auquel le peintre espagnol aurait répondu, ironiquement : “Non, c’est vous !” Mais derrière le mythe, il y a aussi une réalité historique plus banale. C’est celle-ci que Bruno Loth décrit dans cet album, qui alterne intelligemment les deux récits.

    Par atavisme familial (son épouse est espagnole), l’auteur bordelais s’est déjà beaucoup intéressé à la guerre d’Espagne, notamment avec sa fantastique saga des Fantômes d’Ermo, génial mélange de fantaisie burlesque associée à une grande rigueur historique.

    Il poursuit ici dans une veine et un dessin plus réalistes, avec un style ligne claire épuré et des aspects expressionnistes dans les scènes de bombardement. Fort d’un long repérage sur place, il parvient bien à illustrer le côté emblématique, voire universel, de la barbarie en oeuvre alors, mais en la révélant à travers un traitement intimiste et sensible, en accompagnant les divers personnages tout au long de cette terrible après-midi. Des personnages fugitifs mais qui, saisis, dans les détails de leur vie quotidienne, en deviennent très attachants.

    Cet album se laisse bien sûr une marge d’inspiration fictionnelle (ainsi, il n’est pas sûr que Picasso ait bien trouvé l’inspiration dans ce petit film qui aurait effectivement été projeté à Paris quelques jours après la destruction de Guernica). Mais il offre en tout cas une belle mise en perspective de l’acte créatif et de son sujet. Et le format à l’italienne participe de cette immersion réussie dans le sujet, tout en demeurant d’une belle simplicité, presque factuelle, dans la narration.

    Ajoutons que La Boîte à bulles a réalisé une belle édition, avec un dos toilé. Et un dossier qui reprend bien sûr le tableau de Picasso – mis en vis-à-vis avec l’image redessinée de la ville détruite – mais aussi des extraits des mémoires de Luis Iriondo, rescapé du bombardement, le texte lu par le président allemand Roman Herzog lors de sa visite en 1997 et la réponse des survivants qui lui a été faite.

    Avec cette approche inédite et astucieuse, ce Guernica – de Bruno Loth – est un beau livre humaniste pour ne pas oublier.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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