Ici, le temps s’écoule magnifiquement bien

    ici_couvIci, Richard Mc Guire. Editions Gallimard, 304 pages, 29 euros.

    Un lieu, en l’occurrence un salon, dans une ville des Etats-Unis, toujours vu sous le même angle, de 2015… à la préhistoire et retour jusqu’au XXIIIe siècle! Le seul point de repère est donné par une petite cartouche, en haut à gauche de l’image, précisant l’année de l’image. Et par l’évolution du mobilier ou du papier peint. Le reste, personnages, lieux, n’est jamais explicité.
    Dans cet espace, on va voir évoluer les personnes ayant vécu “ici”, qu’ils s’agisse des occupants actuels, gentille famille d’apparence “middle-class” chaleureuse, des premiers indigènes indiens dans la forêt qui occupait ce lieu jadis ou, dans un futur post-montée des eaux où une institutrice du futur rappelle les étranges moeurs de notre XXIe siècle. Des rapprochements se créent parfois entre les époques, par le biais de petits encadrés venant, tels des pop-up, s’ouvrir au dessus de l’image de fond. Des naissances, des fêtes, des maladresses. Ces instantanés de la vie quotidienne qui se répètent au fil des siècles. D’autre fois, les époques paraissent même correspondre entre elles: des indiens de 1622 paraissent sursauter aux propos d’un chercheur de 1986 venant solliciter le droit de fouiller le jardin pour y chercher des traces de civilisation amérindienne.  Quelques anecdotes anodines (un pique nique, une discussion entre amis) sont poursuivies sur quelques pages avant de disparaître à leur tour, on y croise même, à l’autre bout de la rue, Benjamin Franklin, seule incursion fortuite de la grande histoire dans le cadre…

    Connu pour ses couvertures du New Yorker, Jim Mc Guire avait entamé la publication de six planches de Here (Ici) dans Raw, le magazine d’Art Spiegelman, en 1989. Il en donne ici, dans une approche assez oubapesque, une version développée et somptueuse en 300 pages.

    La sobriété de la couverture de ce surprenant ouvrage est à l’image de son contenu. Sa fenêtre en clair obscur ouvrant sur une pièce noire, semble extraite d’une toile d’Edward Hopper (une influence picturale que l’on retrouvera dans les images intérieures). A la fois neutre et intriguant. Et son titre, dans sa brièveté, dit également tout de cette étonnante entreprise.
    On se pose “ici” et on regarde le temps s’écouler, dans un télescopage pas vraiment chronologique mais qui parvient, par son effet d’accumulation et ses distorsions temporelles à faire prendre conscience, de façon vertigineuse et touchante, au passage des ans, des siècles et des générations.
    Par ce petit coin de pièce, c’est toute l’humanité qui défile, avec sa fragilité et sa singularité. Et, curieusement, sans rien connaître des personnages, ceux-ci deviennent progressivement très proches, observés dans leur intimité.
    Restituées dans un dessin doux, aux couleurs tamisées, toutes ces existences sont en effet “une façon unique de regarder la vie“, comme s’enthousiasme, avec raison, l’auteur Chris Ware.
    Un livre vraiment étonnant et puissant. Son prix élevé (près de 30 euros) pourrait certes rebuter, mais il mérite vraiment le coup d’oeil. Il sera alors difficile de ne pas s’y plonger et se perdre complètement dans cette étrange magie poétique et son effet hypnotique. Et on pourra considérer alors qu’on en a eu pour son argent. Et son temps.

    Ici_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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