Jean-Luc Loyer retourne au charbon : Sang noir et boyaux rouges

    Sang noir, Jean-Luc Loyer, éditions Futuropolis, 136 pages, 20 euros.

    S’il vit désormais à Angoulême, Jean-Luc Loyer n’a jamais oublié sa terre d’origine, le Pas-de-Calais. Du moins dans ses ouvrages. Dans le touchant Mangeurs de cailloux, voilà quinze ans déjà, il évoquait avec tendresse et véracité son enfance au pied des terrils. Dans Noir métal, en 2006, il revenait sur le scandale de Métaleurop, à Noyelles-Godault, près de Lens. Cette fois, dans Sang noir, il fait revivre une page d’histoire qui a marqué à jamais les “boyaux rouges” (habitants du Pas-de-Calais, à ne pas confondre donc avec les Ch’tis lillois) : la tragédie de Courrières.

    C’est dans cette ville située près de Carvin, toujours dans le Pas-de-Calais, donc, qu’a eu lieu, le 10 mars 1906, l’une des plus grandes tragédies minières de toute l’Histoire. Une terrible coup de grisou dévaste plus de 100 km de galeries. Le bilan humain est terrible : 1099 morts, dont 242 enfants. Les événements qui vont suivre ne seront pas moins tragiques. Au lendemain des obsèques, les mineurs de tout le Nord se mettent en grève, Clémenceau fait intervenir l’armée pour restaurer l’ordre, avant que la compagnie minière ne soit dégagée de toute responsabilité…

    Jean-Luc Loyer rappelle cette page d’histoire dans une approche aussi didactique que réussie graphiquement, en bichromie noir et gris-vert et avec un trait semi-réaliste, une vision rehaussée par quelques magistrales planches pleine page, plantant le décor. Après un prologue restituant le contexte de l’époque (approche complétée par la liste complète des victimes au milieu de l’album et des notes et documents en fin d’ouvrage), la catastrophe va se vivre à travers le regard de quelques mineurs : un tout jeune galibot âgé de 14 ans, un vieux palefrenier, un père de famille et son jeune locataire.

    C’est la chronique d’un désastre annoncé qui s’esquisse ici. Quelques jours auparavant, un incendie peine à être maîtrisé dans une des veines de la mine, mais la compagnie ne veut pas perdre de temps et voir son rendement baisser ; “la France a besoin de charbon” est son leitmotiv. Après le choc de l’explosion, c’est le récit des tentatives de sauvetage des survivants, mais aussi deux pages assez hallucinantes de description des diverses façons dont ont péri les mineurs (pages 78/79), puis c’est le temps de la révolte, avec ses dissensions syndicales, l’apparition de l’anarcho-syndicaliste Benoît Broutchoux, la venue de Clémenceau et la dimension nationale et politique de l’affaire, avec une belle envolée de Jaurès à l’Assemblée, rendue de manière elle aussi très lyrique par Loyer. C’est aussi l’odyssée inouïe des “13 rescapés”, qui parviendront à remonter à la surface après dix-neuf jours à errer dans les galeries effrondrés et les visions d’apocalypse des monceaux de corps. Des visions restituées avec une grande force ici.

    Jean-Luc Loyer retourne au charbon, ici, de bien belle manière.

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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