Joe Sacco, l’esprit libre et underground

    Bumf_couvBumf, Joe Sacco. Editions Futuropolis, 120 pages, 19 euros.

    Joe Sacco repart en guerre, mais dans un style radicalement différent de celui de sa grande fresque sur la Bataille de la Somme ou ses récits sur la Bosnie et la Palestine.

    Si au commencement Dieu a créé le ciel et la terre, des années plus tard, “ça a sérieusement merdé”. Et c’est ainsi que Joe Sacco, en chef d’escadrille, est amené à aller bombarder Téhéran, avant qu’on découvre son identité d’auteur de romans graphiques et qu’un colonel moustachu ne le recrute pour qu’il conte comment “il baisa le Kaiser“. Pendant ce temps, Nixon, réincarné en Barack Obama se fait conseiller par un gros poulet à la tête d’homme mal rasé, qui l’emmène notamment dans une pièce de la Maison blanche cédée à une planète récemment découverte de la galaxie d’Andromède, et où ne s’appliquent donc pas les lois de la physique ni les conventions de Genève…

    Publié l’an passé aux Etats-Unis, Bumf (que l’on pourrait traduire par papier insignifiant ou PQ !) paraît, lui aussi, sorti d’une faille spatio-temporelle et issu de la presse underground gauchiste des années 1970 (époque à laquelle ramène la caricature de Nixon en couverture). Et ce n’est pas pour rien que l’album est dédicacé aux dessinateurs Spain Rodriguez et Kim Thompson.

    Enchaînant des récits courts qui s’imbriquent ensemble, l’album ressemble à un pamphlet sous acides, brocardant le pouvoir américain à travers un délire passant en revue plus d’un demi-siècle de politique américaine. Cette mise à nu des rouages de la première puissance mondiale (a prendre aussi au sens littéral: on voit beaucoup d’hommes et de femmes à poil dans ces pages !) s’apparente à une grosse plaisanterie trash et malpolie qui entrechoque les époques, confrontant une vieille baderne british qui aurait pu lancer l’offensive de juillet 1916 avec des bombardiers de la guerre suivante, la parano généralisée post 11-Septembre et des bourreaux nus à la coiffe moyen-âgeuse, l’image iconique de la petite fille hurlante fuyant le napalm au Vietnam et des prisonniers coiffés de sacs noirs qu’on pourrait penser sortis d’Abu GhraibBumf_case. Ici Joe Sacco déploie à la fois sa technique du reportage dessiné, avec son trait simple et efficace, mais aussi, sur quelques double pages, le principe de sa fresque très détaillée de la bataille de la Somme (il en livre d’ailleurs ici une nouvelle version, plus proche et plus gore).

    Drôle parfois, déstabilisant (surtout pour qui n’a pas tous les clés de l’histoire américaine), Bumf rappelle les premières histoires du jeune Joe Sacco (telles celles réunies dans Le journal d’un défaitiste, chez Rackham – au demeurant plus immédiatement compréhensibles). Comme une échappée libre d’un auteur aujourd’hui mondialement connu (et reconnu) vers le dessinateur humoristique d’avant-garde qu’il fut. A l’aune de ses grands reportages dessinés et de l’aura qui l’entoure désormais, cet album foutraque ressemble à la grenade dégoupillée jetée en dernière page (avec la morale qui va avec: “Donne un poisson à un homme, il mangera un jour… Mais donne lui une grenade… il te videra tout l’étang“).

    Alors même si le résultat laisse un peu circonspect (pas sûr d’avoir tout saisi de la portée du message politique de l’ouvrage), voilà un beau témoignage de liberté d’esprit et une belle démonstration de sa capacité intacte d’autodérision. “Les gens attendent bien mieux de moi. Après cela, il est peu probable que l’on me retrouver sur un timbre !“, s’excuse, comme soulagé, Sacco, dans le dossier de presse. Bumf assume pleinement son côté “comics underground” et sa satire politique grinçante et irrespectueuse. Irrespectueuse à  l’égard du pouvoir US comme de l’image trop révérée de son auteur. A ce double titre, il a toute sa place dans son oeuvre.

    Bumf_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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