Tuer ou être tué dans l’Amérique de Trump

    Kill or be killed, tome 1, Ed Brubaker (scenario), Sean Phillips (dessin). Editions Delcourt, 128 pages, 16,50 euros.

    Toujours étudiant à 28 ans, Dylan se considère comme un raté, dans le bouillonnant et tumultueux New-York contemporain. Dépressif, il vit d’un solde d’héritage, en colocation avec Mason, son « contraire ». L’archétype même du gendre idéal qui sort, de surcroît, avec sa meilleure amie Kyra dont il est éperdument amoureux et avec qui il entretient une relation ambiguë.
    Perdu dans un monde et une société américaine qu’il exècre (« le Moyen-Orient est une bombe A qui menace de tous nous réduire en cendres », « les grandes entreprises contrôlent le gouvernement », « des flics tuent impunément de jeunes noirs »), Dylan tente, une nuit de neige, de se suicider en se jetant du haut d’un immeuble. Mais il se rate, contraint de rentrer chez lui tout penaud et claudicant.

    Peu de temps après, dans sa chambre, il est approché par une inquiétante forme noire… à cornes. Un démon ou plutôt un « cauchemar chimérique » qui lui propose un marché mortifère. Désormais, il devra assassiner au moins un « salopard » par mois pour avoir le droit de survivre ! Dylan croit rêver mais cette apparition semble bien réelle. La perspective d’ôter la vie à un homme, quand bien même il serait le pire de criminels, est difficile à accepter mais elle fait son chemin dans l’esprit de Dylan. Le premier passage à l’acte est une épreuve car les « méchants » ne sont pas si faciles à trouver et qu’il n’y a pas de mode d’emploi… Armé d’un pistolet, il n’hésitera pourtant pas une seconde face à un pédophile qui avait abusé de son ami d’enfance. Emporté dans un macabre tourbillon, Dylan doit cacher ce secret à Kyra dont il est de plus en plus proche…

    Réservés aux lecteurs avertis,  Kill or be killed s’inscrit dans la lignée des comics sombres et intenses. Scénariste américain de renom (Criminal, Westworld, Fondu au noir…), Ed Brubaker livre ici un récit nerveux, merveilleusement écrit à la façon d’un journal intime. Ce maître du polar et du thriller intègre cette fois une dimension fantastique avec l’apparition d’un mystérieux démon dont on ignore s’il est réel ou s’il n’est que le fruit de l’imagination de Dylan, un personnage principal attachant et candide mais plus complexe qu’il n’y paraît, avec une part d’ombre qui ne cesse d’enfler.

    La psychologie de ce Dylan, « born in the USA », comme pourrait le chantait Bruce Springsteen, est disséquée, détaillée au fil des pages, agrémentées de flash-backs et de sauts dans le futur. On a l’impression par moments d’être dans sa tête et c’est là l’une des forces d’Ed Brubaker qui arrive à créer une proximité, une complicité entre le lecteur et ses personnages. Parfois malsaine, il faut bien l’avouer, au moment où Dylan se convainc, nous convainc, d’appuyer sur la gâchette. On a l’impression d’être à leurs côtés, attendant peut-être que tout s’écroule autour d’eux… C’est le cas pour Dylan dont la personnalité évolue et qui semble prendre goût à ses nouvelles sorties nocturne.

    La place de Kyra est aussi prépondérante, Ed Brubaker ayant toujours aimé les femmes fortes et intelligentes. Les thèmes abordés renvoient à la série américaine Dexter dans laquelle on suit le parcours d’un tueur en série qui élimine des criminels. Ou encore le film à rebondissements Emprise réalisé par Bill Paxton. Peut-on se faire justice soi-même ? Jusqu’où aller pour rendre la société plus sûre, plus juste ? Ces questions reviennent en boucle, comme des messages subliminaux et l’on vient inexorablement à s’interroger sur l’Amérique de Trump, celle des racistes de Charlottesville ou du puissant lobby des armes à feu. Brubaker sait de quoi il parle, lui qui fut un adolescent toxicomane et délinquant avant de trouver la voie de la rédemption grâce à la bande dessinée.

    L’auteur américain a choisi de travailler une nouvelle fois avec son dessinateur fétiche, en l’occurrence Sean Philipps (Criminal, Incognito, etc.). Un duo d’exception qui fonctionne à merveille, Philipps parvenant à retranscrire une atmosphère noire, haletante, parfois poisseuse, à travers un trait vif qui rappelle celui de Charlie Adlard (The Walking Dead) pour les expressions.
    Les jeux d’ombre utilisés bon escient par la coloriste Elizabeth Breitweiser, font véritablement la différence. On se prend aussi à rêver devant certains paysages comme ce poétique moment passé entre Dylan et Kyra sur la jetée immaculée du port de New-York. Une bouffée d’oxygène qui rend la lecture de ce premier tome un peu moins noire et étouffante.

    Le découpage des cases rythme, lui, parfaitement la narration. L’incrustation de certaines vignettes sur une moitié ou une pleine planche crée aussi un bel effet immersif. Dans la même veine, certaines pages, voire double-pages, détonnent avec des dialogues sur fond blanc positionnés autour d’un grand dessin. En fin de tome, on retrouve de très belles illustrations qui prolongent le plaisir. Cerise sur le gâteau, une adaptation cinématographique est à venir avec derrière la caméra Chad Stahelski (John Wick 1 et 2).

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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