Kris et Pendanx se lancent dans une nouvelle série à train d’enfer

    Nouveau récit historique et épopée romanesque, Svoboda exhume la légion tchèque, un épisode fascinant et oublié de la révolution russe. Et une série qui commence très bien !

    Copyright : Daniel Muraz
    Jean-Denis Pendanx et Kris, début juin, pendant les Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens. A noter que c'est à Amiens qu'ils se sont rencontrés pour la première fois.

    La réalité plus vraie que la fiction. Le poncif est usé, mais approprié concernant l’aventure de la Légion tchèque qui, de 1918 à 1921 va traverser l’ex-empire russe dans des trains blindés pour tenter de retrouver sa patrie. Oubliée de l’Histoire, celle-ci est généralement confondue avec les troupes “blanches” contre-révolutionnaires.

    C’est le mérite de Kris de restituer leur singularité dans cette nouvelle série. L’autre réussite de ce premier album, d’exposition, est de parvenir à réussir à mêler récit historique et épopée romanesque, et à surfer entre trois époques. 1918, début de l’odyssée ferroviaire ; août 1914, engagement du héros, Chveik, dans l’armée austro-hongroise et rencontre avec Pepa, le soldat aux pinceaux et crayons, dont le carnet imaginaire sert de base à l’intrigue ; 1938, accords de Munich qui braderont l’indépendance tchécoslovaque, épilogue de l’aventure née en partie dans les steppes russes vingt ans avant…

    Kris, dont j’apprécie de plus en plus l’oeuvre, s’est fait une spécialité de fouiller dans les à-côté de la grande Histoire, pour en faire ressortir des récits forts, politiques et humains. A l’image bien sûr d’Un Homme est mort, enquête exemplaire et base d’une dynamique qui se poursuit encore aujourd’hui. Il a réussi, également, à s’associer à chaque fois avec des dessinateurs au trait réaliste élégant, livrant des albums de grande qualité.

    C’est encore le cas avec cette nouvelle série Svoboda. En quelques pages, les personnages sont posés et la situation, absurde, de cette “armée sans nation” qui va changer trois fois de camps en quatre ans ! La fluidité avec laquelle on s’immerge dans le récit est également due au trait délicat de Jean-Denis Pendanx – qui abandonne la couleur directe de ses précédents albums pour un dessin fin, qui donne une légèreté grave  au récit.

    Court, mais dense et enlevé, ce premier album place en tout cas cette nouvelle saga – appelée à se développer en huit ou neuf tomes – sur de très bons rails.

    Lors du festival d’Amiens, début juin, les deux auteurs nous avaient déjà présenté, brièvement,  leur création. En voici une approche plus approfondie. Entretien à double voix (ferrée…).

    “L’histoire d’une nation en marche”

    Comment résumer, en quelques mots, l’histoire de Svoboda ?

    Kris: Svoboda raconte l’aventure d’une nation en marche, la Tchécoslovaquie, quelque part créée par 70 000 soldats perdus de nationalité tchèque et slovaques, perdus au beau milieu de la guerre civile russe et qui ont imaginé, pensé leur futur pays entre 1917 et 1920. Ensuite, la question qui préside à ce récit, c’est :  que faisaient ces soldats en Russie ? On raconte donc tout leur itinéraire et leurs rêves et la fin de l’histoire qui a été difficile pour eux.

    Comment vous êtes vous intéressés à ce sujet ?

    Kris: Par hasard !  Je cherchais de la doc sur les trains blindés pour un autre projet, et je suis tombé sur un petit chapitre consacré à ces légionnaires tchèques, avec une photo datée de 1918, en Sibérie. Cela m’a intrigué. J’ai commencé à fouiller et, très vite, j’ai senti qu’il y avait dans cette histoire tout ce qui pouvait me fasciner : l’homme en guerre ou du moins dans un conflit suffisamment exacerbé pour faire ressortir ce qu’il y a de pire et de meilleur en lui – cela traverse aussi Notre-Mère la guerre, Un homme est mort ou Coupures irlandaises. Il y avait aussi le questionnement sur les fondements d’un pays, est-ce qu’un pays c’est des frontières ou une communauté de personnes qui décident de vivre ensemble ? Ce sont des questions qui me fascinent, en tant qu’auteur comme en tant qu’être humain. En plus, l’histoire se situait dans un contexte qui m’a toujours fasciné :  la russie en général, la Russie révolutionnaire encore plus. Enfin, j’ai toujours adoré l’univers ferroviaire. Bref, tout était fait pour me dire que ce projet était pour moi.

    On assimile généralement ces Tchèques aux contre-révolutionnaires “blancs”, alors que c’est beaucoup plus compliqué que cela…

    Kris : Cela va être leur grand drame et leur dilemme. Et cela va créer en permanence des situations d’incompréhension et de conflits. Ce sont, déjà majoritairement des républicains au départ – même s’il y a une tendance monarchiste parmi eux, qui va disparaître avec la chute du tsar – et se sont au final des sociaux-révolutionaires (soit l’équivalent des socialistes en France à la même époque). Ils sont donc assez proches des bolcheviks. Simplement, ils ne partagent pas toutes leurs positions extrémistes. Et surtout, Trotsky les déclare hors la loi suite à l’incident de Tcheliabinsk, qui est raconté dans le premier tome. Cela va les rejeter dans le camp des blancs, et ils vont être instrumentalisés par les alliés. Pour eux, c’est la possibilité d’aller vers la création de la Tchécoslovaquie, mais en fait, ils n’ont qu’une idée : rentrer chez eux et laisser les Russes se débrouiller entre eux… Mais le problème va être pour sortir de Russie, en pleine guerre civile. Cela va prendre du temps, il faudra négocier en permanence, composer avec toutes les tendances. Au final, les Tchèques vont jouer leur propre jeu – ainsi, ce sont eux qui vont livrer Koltchak aux bolcheviks. Mais, pour eux, c’était la seule faÁon de survivre. Et ils ont tenu trois ans dans un univers particulièrement hostile.

    “L’envie d’un dessin réaliste légèrement caricatural”

    Au niveau du dessin, comment – et pourquoi –  aborde-t-on un tel univers ferroviaire, militarisé ?

    Jean-Denis Pendanx : Déjà, il y a le plaisir de pouvoir dessiner la Sibérie, la révolution russe, ces costumes-là. Enfant, j’avais été marqué par Dr Jivago, le film de David Lean. Ensuite, Kris, qui était déjà depuis longtemps sur le projet, m’a transmis des documents. Et puis, j’ai cherché sur internet, on trouve des choses sur la légion tchèque. J’ai accumulé beaucoup de données, qui ne me serviront peut-être pas, d’ailleurs

    … Encore qu’un des parti-pris, réussi, du projet, est de raconter l’histoire comme le “carnet de voyage d’un soldat-dessinateur”. Et cette optique du donne l’occasion de proposer, en fin d’album, une magnifique double page de vrai-faux carnet de voyage…

    Jean-Denis Pendanx : C’est aussi ce qui m’a beaucoup attiré dans le projet. C’est le petit plus. L’idée de Kris me permet de me faire plaisir à la fin de chaque album, avec le carnet de Pepa et de revenir un peu à l’illustration, avec les fausses peintures de Pepa.

    Les deux premières pages des "carnets" de Pepa Cerny.
    Comment s’est fait le choix pour le style de trait, vous abandonnez ici la couleur directe…

    Jean-Denis Pendanx : Nous en avons discuté avec Kris et Claude Gendrot, notre éditeur chez Futuropolis. Mais après, c’est en le faisant qu’on vois si cela fonctionne. Et c’est le lecteur qui reste le dernier critère. Ce qui me faisait aussi plaisir, avec Svoboda, c’était d’arriver à faire du réalisme, comme dans les derniers Hieronymus. C’était un dessin que j’avais envie de retrouver, un dessin, pas “semi-réaliste”, mais d’un réalisme légèrement caricatural, pour varier, passer du réalisme à la légère caricature. Cela donne de la souplesse. Et pour une série d’aventure, rythmée et plus longue, je voulais un dessin un peu plus léger, au trait, pour ne pas plomber l’histoire.

    “Une vraie graine de chaos”

    L’un des héros se nomme Chveik, ce qui fait penser forcément au Brave soldat Chveik de Hasek. Cela ne doit rien au hasard, non ?

    Kris : Non, pas du tout ! Jaroslav Chveik, dans notre récit, est un mélange entre l’écrivain Jaroslav Hasek et son personnage de Chveik : il est écrivain, avec un parcours biographique proche de Hasek – alcoolique, coureur de jupons, anarchiste mais militant surtout pour son propre compte, en fait c’est une vraie graine de chaos ! Et puis, le Chveik de Hasek est un type qui, à la base, veut absolument aller à la guerre. Il n’y arrive jamais et on se doute bien qu’il le fait exprès, mais officiellement il veut y aller. Or Jaroslav se retrouve aussi dans la légion tchèque. Il y est à reculons, mais sera toujours le premier à faire des conneries ! C’est un vrai moteur pour le récit. Et cela amène cette légèreté, cet humour dont j’avais besoin pour éviter  de n’avoir qu’une histoire militaire. Mais on ne peut pas faire un récit russe sans cette dimension tragi-comique burlesque ou l’on passe dans toutes les situations. Quand on lit les romans de l’époque, de Boulgakov ou Isaac Babel, c’est vraiment cela. Tout est mélangé à l’extrême. Je voulais retrouver cela… Quant au romantisme et à l’héroïsme, ils sont présents sans que j’ai besoin d’en rajouter !

    Aux côtés de Chveik et de Pepa, le dessinateur, se trouve un troisième personnage, féminin. Un personnage fort aussi et qui fait imaginer un triangle amoureux…

    Kris : les femmes étaient relativement absentes de mes récits jusqu’à présent. Et quand elles y sont, comme dans Notre mère la guerre, elles en prennent plein la figure (mais j’ai un beau personnage féminin qui arrive dans le quatrième tome) ! Pourtant l’amour, les relations amoureuses me fascinent  aussi. Ici, je ne voulais pas un personnage féminin qui soit seulement un faire-valoir, il me fallait un personnage fort. Je l’ai trouvé historiquement en la personne de la “comtesse rouge”, Nora Kynski de son vrai nom, qui était sans doute une espionne autrichienne et qui a accomapgné les Tchèques. J’ai repris ses traits de caractères.Elle est un élément de tension permanent entre Chveik et Pepa, en plus d’être un personnage romantique qui a ses propres raisons d’être là.

    “Nous sommes partis pour neuf albums en quatre ans”

    Comment va se décliner votre saga ?

    Kris: Idéalement, en neuf albums. Evidemment, si ça n’intéresse que deux personnes, on ne s’acharnera pas, mais je crois qu’il y a de quoi faire.  L’avantage, c’est que Jean-Denis étant rapide, on peut prévoir deux albums par an. Donc,  nous ne sommes pas partis pour une décennie, mais plutôt pour quatre ans de travail à peu près. Il y aura trois grandes époques : 1918, 1919, 1920, qui feront trois récits.

    Le prochain tome est pour quand ?

    Kris: La sortie est prévue aux alentours de mars 2012. Un peu avant peut-être, mais pas après. Ensuite, on sera sur un rythme de deux albums par an – sans doute en mars et novembre 2012. L’important pour nous est de travailler par cycle. Une fois réalisés les trois premiers, on pourra tirer un bilan : de notre motivation, de l’accueil du public et du temps qu’on y consacre.

    Ce premier album s’achève sur un rebondissement assez haletant et en plein suspense…

    Kris: On est quand même dans un vrai feuilleton. Cela va avec l’idée du rebondissement final… Et puis, quand on part dans une série longue, il y a quand même intérêt à donner envie aux lecteurs ne pas nous lâcher en route ! Je pense que vendre correctement les tomes 1 et 2 ne sera pas trop compliqué, mais cela sera une autre chose de garder les lecteurs sur la longueur. Je pense qu’il faut varier beaucoup les atmosphères. Si on reste neuf tomes sur les trains à combattre les Austro-hongrois, bof. Mais, par exemple, dans le tome 3, on sera sur les bateaux de la Volga, il va y avoir la neige, etc. Et puis on va pouvoir instiller de la fantaisie, aller voir du côté des ùakhnovistes, les anarchistes ukrainiens, avec leur cavalerie composée de chariots équipés de mitrailleuses. Nous imaginions une charge d’une telle cavalerie. Disons qu’il y a possibilité de développer un univers extrêmement riche. Le plus dur, pour moi, sera d’élaguer en permanence des choses, afin de garder une tension et une construction qui tiennent la route.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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