La Grande Guerre d’une bête de Somme

    La grande guerre de Charlie, vol.1,  de Pat Mills et Joe Colquhoun, Label Délirium, ed. 360 Media Perspective / Cà et Là, 112 pages, 19,50 euros.

    C’est un album de circonstance, en ce 11 Novembre (en attendant de parler du troisième tome de Notre mère la guerre). Mais c’est  aussi une oeuvre injustement méconnue de la bande dessinée britannique des années 1980 et un coup de cœur qui ne demande qu’à être partagé. Premier album du label Délirium – destiné à proposer des rééditions de bandes dessinées « de genre » – La grande guerre de Charlie permet de découvrir une œuvre forte et sans concession sur 14-18, vu du côté britannique (la version originale est parue dans le magazine anglais Battle entre 1979 et 1986).

    Un dessin fouillé et très précis

    Avec ses planches en noir et blanc et son dessin réaliste, Charley’s Warpeut, au prime abord, apparaître comme une série guerrière de « pulps » parmi d’autres. Même si le dessin de Joe Colquhoun, très fouillé et sa mise en page audacieuse et dynamique, lui donnent déjà du caractère et de quoi le distinguer du tout venant. Basé sur un gros travail de documentation – dans l’esprit, même si le style diffère, d’un Tardi –  Colquhoun décrit avec précision les détails d’époque, même les plus improbables, comme ce sniper affublé d’une armure moyen-âgeuse, l’apparition apocalyptique des cavaliers britanniques affublés, tout comme leurs chevaux, de masques à gaz ou la reproduction des cartes postales d’époque.

    Contrepoint subversif

    Mais, surtout, le scénariste Pat Mills y instille surtout une vision très humaniste et nettement plus subversive ; voire, dans certaines notes de bas de page, carrément antimilitariste. Ce qui en fait toute la singularité. Inspiré de l’ambiance d’A l’ouest rien de nouveau, Charlie, son personnage, n’a rien du super-héros. Ni belliciste, ni réfractaire, juste un « tommy » de base projeté dans la tourmente du conflit…  Le récit ne masque aussi rien de l’atrocité de la guerre, avec l’angoisse des attaques au gaz, la menace des snipers, les tentatives d’automutilations pour fuir l’enfer, mais aussi la folie sanguinaire qui s’empare des combattants, l’angoisse de la  traversée du no man’s land, le décompte des survivants après la bataille… Dans ce contexte, ce premier tome touchera particulièrement les Picards. Il débute au début de l’été 1916, lorsque Charlie Bourne, jeune cockney de 16 ans, « pas bien futé », comme s’en félicite son sergent, s’engage en mentant sur son âge et se retrouve en première ligne dans la Bataille de la Somme (60 000 morts en une journée, l’une des pages les plus sanglantes – et ratée – de toute l’Histoire de l’armée britannique).

    Pour relater cette guerre, au ras de la tranchée, Mills fait également vivre des personnages forts et très humains. Et si la série adopte le rythme feuilletonesque, le contrepoint entre les cases de combats et les lettres, naïves et enjolivées que Charlie adresse à ses parents, s’avère d’une ironie mordante, ou particulièrement émouvante. Implacable et jubilatoire.

    Une seconde vie luxueuse à une série pulps

    Quant à l’ouvrage, lui-même, il offre une seconde vie luxueuse à la série de presse populaire. Reliée, avec sa couverture cartonnée et son beau papier glacé, cette réédition est enrichie d’une préface et d’une postface très punchy de Patt Mills lui-même et complétée d’un petit dossier thématique sur la série et la bataille de la Somme. De quoi en faire un vrai ouvrage de référence. C’est d’ailleurs l’idée de l’éditeur et promoteur du projet Laurent Lerner : «L’important est de toucher les amateurs de BD mais aussi les fans d’Histoire.» Il a tous les atouts pour que cette offensive-là soit réussie !

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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