La guerre au Liban vue à hauteur d’hommes

    Yallah Bye_couvYallah Bye, Joseph Safieddine (scénario), Kyungeun Park (dessin). Editions Le Lombard, 168 pages, 20,50 euros.

    Entre la Syrie, l’Irak et le conflit israélo-palestinien, le Liban est un peu oublié aujourd’hui sur la scène géopolitique du Moyen-Orient. Et pourtant, le pays du Cèdre a eu sa part de souffrances, notamment avec l’interminable guerre civile de 1975 à 1990. C’est une partie de celles-ci qui sont rappelées dans ce bel album.

    Eté 2006, la famille El Chatawi part en vacances chez le grand-père paternel, à Tyr, dans le Sud-Liban. Mais suite à des tirs de roquette du Hezbollah contre un char israélien, Tsahal réplique durement et entame des bombardements meurtriers de la zone. La famille est bloquée sur place, contrainte de se réfugier chez des parents ou des amis, avec une jeune fille et un garçon hémophile pour qui la moindre blessure pourrait tourner au drame. Ils vont vivre durant plusieurs jours le quotidien des réfugiés libanais, flegmatiques et fatalistes, dans une anxiété et une tension croissantes. Le père, Mustapha revit aussi, avec rage, des épisodes de sa propre adolescence, en 1981, qui l’auront poussé à fuir le Liban, et que l’on découvre en flash-back.
    En France, le fils aîné, Gabriel, est réduit, impuissant, à suivre le conflit à la télévision – quand celle-ci n’est pas centrée sur le “coup de boule” de Zidane en finale du Mondial de Foot – et à s’accrocher aux échanges téléphoniques lorsqu’ils sont possibles. Il tente d’alerter la présidence française, en vain…

    Joseph Safieddine n’est pas Gabriel El Chatawi, mais il y ressemble beaucoup. Et sa famille s’est aussi retrouvée prisonnière, au Liban, pendant l’opération israélienne.
    Yallah Bye_caseDans cette version romancée de ce trauma familial et personnel, l’auteur franco-libanais, qui se partage entre Beyrouth, Tyr et Paris, livre ici un récit donc passablement autobiographique et bouleversant. Le basculement – absurde – entre l’insouciance estivale, la chaleur méditerranéenne des retrouvailles et l’horreur de la guerre est particulièrement bien racontée. Avec force et empathie. Raconté à hauteurs d’homme, et du point de vue des civils, le récit élargit aussi le champ et, à travers la détresse de cette famille, il rend compte du drame vécu par tous les Libanais. Il décrit aussi la chaleur humaine, l’entraide et les drames personnels qui vont ponctuer ces quelques journées d’angoisse, comme on l’aura rarement fait.

    Le style semi-réaliste du Coréen Kyungeun Park apparaît au départ un peu trop caricatural, vu le sujet, mais il colle fort bien à ses personnages et aux situations qu’il paraît progressivement restituer un vrai reportage dessiné. La longueur du récit (160 planches) permet de s’immerger vraiment aux côtés des El Chatawi et de ressentir la réalité vécue de la guerre pour les populations civiles, au plus près et de façon intime. Comme le souligne bien Amnesty International, qui soutient l’album: “L’intérêt de cet album réside ainsi dans la profonde compréhension qu’il permet: saisir ce que la menace quotidienne des bombardements veut dire, ce que devoir fuir veut dire, ce qu’être un civil en temps de conflit veut dire.” Tout cela, Yallah Bye le dit très bien, avec véracité et une vraie fraternité dénuée de manichéisme.
    En fin d’album, un dossier sur le conflit libanais, richement illustré des photos familiales de Joseph Safieddine, permet de donner les clés de compréhension du conflit, tout en faisant le lien entre la réalité et la fiction.
    Un bel ouvrage, puissant et émouvant.

    Yallah Bye_planche

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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