La guerre du Kosovo au-delà des clichés

    La dernière image, une traversée du Kosovo de l’après-guerre, Gani Jakupi, collection Noctambule, éditions Soleil, 88 pages, 17,95 euros.

    On avait découvert Gani Jakupi à travers son récit d’histoire-fictionnelle Les Amants de Sylvia, belle retranscription sensible et originale de la relation entre Ramon Mercader et la secrétaire de Trotsky qui allait lui permettre d’assassiner le chef de la IVe Internationale. Une approche qui séduisait déjà par sa finesse et son refus de tout manichéisme.

    Cette fois, l’auteur kosovar revient sur une page d’Histoire encore plus tragique et personnelle : celle de la guerre au Kosovo et de son sanglant bilan. Avec un roman graphique sous forme du “making-of” du reportage qu’il aurait dû écrire et qui n’est jamais paru dans le quotidien espagnol qui l’avait missionné là-bas en tant que journaliste… afin qu’il raconte son retour au pays. Une mise en abîme plutôt délicate donc, et risquant toujours de basculer dans l’auto-fiction nombriliste. Mais s’il se met bien en scène, c’est toujours avec recul et non sans ironie. Son style graphique, réaliste et proche du carnet de route, rehaussé d’une couleur à dominante marron-orangé, tout comme ses textes exclusivement en voix off, participent de cette distanciation.

    Et d’une approche totalement subjective et personnelle, ce “récit intimiste” (ainsi qu’il est catalogué par son éditeur) aboutit à livrer un regard finalement très objectif sur la réalité de cette sale guerre, doublé d’une réflexion sur la force et l’impuissance du journalisme.

    Parti en juin 1999, au moment ou s’opère le retrait de l’armée serbe et où vont s’arrêter les bombardements de l’OTAN, son périple dans son pays de naissance va le confronter à la réalité des villes détruites, des fosses communes… mais aussi aux relations conflictuelles avec le photographe qui l’accompagne. Ce second aspect s’élargit à une description plus globale de ce milieu des photoreporters de guerre, sur lequel il porte un regard critique – sur les dérives sensationnalistes, la recherche du scoop – mais aussi empathique, sur les qualités humaines qu’ils manifestent et leur engagement réel sur le terrain.

    Joliment édité (occasion de saluer encore une fois le travail fait dans cette collection Noctambule, qui fait un sans-faute dans ses parutions jusqu’ici), l’ouvrage se complète d’un copieux dossier d’entretien “intimes” avec plusieurs grands reporters, protagonistes évoqués dans le récit. Une manière intelligente de poursuivre la réflexion sur le journalisme et de remettre encore plus en perspective cette enquête autobiographique.

    A noter aussi, pour aller encore plus loin, l’intéressant entretien, paru début mai, que Gani Jakupi a accordé au site actua BD, dans lequel l’auteur précise fort bien le sens de sa démarche. Une démarche qui s’exprime dans l’exergue de la postface du livre, une phrase de Jean-Paul Sartre extraite d’un article des Temps modernes sur la littérature : “Un auteur écrit toujours pour que personne ne se considère innocent de ce qui se passe dans le monde.” Objectif atteint ici, avec ce bel album graphique qui donne à réfléchir. Une Dernière image qui reste en tout cas longtemps imprimée sur la rétine, comme un magistral témoignage sur la guerre, ses victimes et ceux qui sont chargés de la “couvrir”.

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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