La jolie colonie de vacance d’Arsène Schrauwen

    Arsène schrauwen_couvArsène Schrauwen, Olivier Schrauwen. Editions l’Association, 256 pages, 35 euros.

    A s’en tenir au synopsis ou au résumé littéral que l’on pourrait en faire, cela relève de la biographie historique et de l’exotisme colonial ; au regard de la couverture, du roman d’aventures populaire promettant “de la peur”, “de l’amour”, “de la luxure”, “un piège”… et, moins classique : “de l’architecture”, “des conneries artistiques” et même “rien” ! Et c’est en fait encore tout autre chose.

    Arsène Schrauwen débute donc comme un hommage familial d’Olivier Schrauwen à son grand-père, Arsène. En 1947, celui-ci quitte les Flandres pour l’Afrique, appelé par son cousin, Roger Desmet, pour participer à l’édification d’une cité futuriste au coeur de la jungle. La traversée en bateau sera déjà éprouvante, après les mises en garde d’un étrange passager, contre les dangers qui l’attendent sur place: “vers-éléphants” et autre “hommes-léopards”. Sur place, s’il tombe sous le charme de l’épouse de son cousin, Marieke, il sombre dans la paranoïa, dans le huis-clos de son bungalow, secondé par un “boy” qu’il ne voit jamais. Et quand Roger subit à son tour un coup de folie, Arsène se voit confié la tête de l’expédition qui doit poser les bases de la future ville de Freedom Town…

    Faux récit biographique, pseudo récit d’aventures exotiques, ouvrage baroque, Arsène Schrauwen relèverait plutôt – s’il fallait le résumer – à de la déconstruction absurde et ironique des genres. A l’image de sa couverture kaleïdoscopique présentant – avec une grande justesse – les éléments constituants de l’ouvrage dans un décalage apparent entre le texte et le dessin, qui va être un principe fort du récit.

    Fin du voyage et retour (relatif) au réel, avec un style graphiste plus réaliste.
    Fin du voyage et retour (relatif) au réel, avec un style graphiste plus réaliste.

    A l’intérieur, ce jeu entre le texte et le dessin prend plus la forme de la redondance. Un effet de style qui peut sembler incongru voire franchement inutile mais qui crée une tension et une distorsion ironiques entre le récit narratif, qui donne une parfaite clarté à l’avancement de l’histoire, et les cases (mêlant éléments figuratifs et envolées géométriques) qui renforcent jusqu’à l’absurde cette description. A cela s’ajoute des digressions fantasmées, des récits emboîtés, des peurs récurrentes qui en deviennent drôlatiques (comme les tentatives désespérées d’Arsène pour se prémunir des “vers-éléphants”), tout en maintenant, à un autre niveau, son récit d’aventures et son histoire d’amour mélodramatique. Et ce décalage se retrouve chez son héros, étrangement passif, extérieur à des événements dans lesquels il va se retrouver propulsé en première ligne. Jouet autant qu’acteur d’une construction – ici colonialiste – qui non seulement le dépasse, mais semble lui être totalement étrangère. Naviguant dans son monde – d’où est singulièrement absente toute la population autochtone. Ce univers onirique, dans lequel vit aussi Roger avec ses rêves architecturaux délirants, retrouvera une froide réalité, à la fin, restitué en quelques planches au style plus réaliste.

    Une étrangeté et une originalité  amplifiées par le parti-pris graphique de la bichromie bleue ou rouge (pour les séquences les plus oniriques) et de la conservation de la technique initialement choisie de l’impression riso.

    En même temps que le périple imaginé de son grand-père au coeur de la jungle, c’et à un étrange voyage qu’Olivier Schrauwen entraîne le lecteur. Un voyage qui nécessite d’être fait selon le bon rythme pour en profiter pleinement. C’est même pourquoi l’auteur nous enjoint, à deux reprises, de “laisser passer une semaine”, puis de “laisser passer deux semaines”, avant de poursuivre. Mais il ne s’agit pas là seulement d’un petit gag à la Monthy Python. Comme il s’en explique intelligemment dans une longue interview au site Du9, il s’agit là d’essayer de retrouver par ce biais artificiel le découpage en trois livres distincts qu’il aurait aimé donner à son récit, et de lutter contre l’effet “binge reading” de la lecture des gros romans graphiques (incitant à dévorer rapidement l’ensemble du livre).

    Atypique, astucieux et d’une très ironique intelligence, Arsène Schrauwen est un petit jeu intellectuel qui, si l’on accepte d’y jouer, procure un grand plaisir.

    Arsène Schrauwen_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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