“La Nuit” au goût du jour

    La Nuit, Philippe Druillet. Editions Glénat, 72 pages, 18 euros.

    Epuisé, l’album était devenu mythique. Mais, dès le départ, en 1976, il était très singulier. Album sur la mort, il est devenu pour Druillet un exorcisme au décès de sa femme, foudroyée par un cancer. Un « opéra funèbre », comme il le caractérisait récemment dans la revue Schnock, réalisé par un auteur camé carburant à deux bouteilles de wisky et une de gin par jour.
    Dans un monde futuriste et décrépit, où des déchets d’humanité ne peuvent vivre que la nuit, des gangs aux fronts tatoués (“tuée”, “baisée), des barbares plus ou moins mutants, tous “chiens de la cité“, shootés et ultra-violents s’affrontent pour de la dope. Les différentes tribus de marginaux, les « Lions » motards de Heintz, les amazones d’Anita Jolijoint, les troupes de Main d’acier, vont s’unir pour tenter de reprendre le “dépôt bleu », réserve ultime de « shoote »  aux mains des “pales” et des “cranes”, tandis que plane la mort “avec ses guirlandes de pourritures lumineuses ». Un offensive sans retour…

    Quarante ans plus tard, la Nuit est toujours aussi sombre. L’album n’a rien perdu de sa force, de sa violence et de sa rage. L’immersion est totale aux côtés de ces personnages hiératiques aux yeux sans pupille. Le langage libéré  répond aux délires graphiques, si spécifiques à Druillet, avec son trait agité, ses compositions foisonnantes, ses doubles pages grandioses, aux couleurs contrastées, ses constructions dantesques, ces bâtiments organiques flamboyants, aux cases explosées,

    Cette réédition (avec la couverture originale) est un bel hommage à un album et un moment clé de l’Histoire (désormais) du 9e art. C’est aussi un trip halluciné à la rage désespérée, un OVNI surgi d’un trou temporel des années 70, qui reste d’une irréductible et singulière modernité. Paradoxalement, jamais la nuit n’aura été aussi lumineuse.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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